Sur le fourreau d’un couteau de combat brille une applique d’or sertie d’un grenat. Elle accompagnait l’un des défunts les mieux dotés. Deux tombes, que l’Inrap dit masculines, associent chacune une épée, un couteau de combat, un bouclier et une lance de jet. Dans le même ensemble de tombes, deux chevaux ont été enterrés. Ces sépultures datent de la seconde moitié du Ve siècle, à Horbourg-Wihr, dans le Haut-Rhin. L’Inrap les a dévoilées le 6 novembre 2026 1.

Un terrain à bâtir, quinze siècles plus bas

Tout part d’un projet de maisons. Un particulier veut construire. L’État, par son service régional de l’archéologie, a prescrit une fouille 1. La loi le prévoit quand des travaux risquent de toucher des vestiges : un diagnostic d’abord, puis une fouille si le diagnostic la justifie 11.

Les équipes de l’Inrap creusent alors plus d’un mètre et demi de terre. Chaque couche raconte une époque 1.

Au fond, une petite ville romaine. Le site est fréquenté dès le milieu du Ier siècle, sur un sol gorgé d’eau. Il en reste des fosses et des fossés 1. Aux IIe et IIIe siècles, le quartier se remplit, comme le reste de la ville. Des maisons en bois et en terre s’y dressent sur des murets de pierre, avec des rues, des puits, des foyers 1.

Puis, au cours du IVe siècle, une terre sombre recouvre tout. Le quartier se vide 1. La fouille ne dit pas encore pourquoi. Ailleurs à Horbourg, l’armée romaine bâtit au IVe siècle un grand camp fortifié. C’est l’un des plus vastes de la rive gauche du Rhin entre Kaiseraugst et Strasbourg 13.

Quatorze morts sur les ruines

Recouvert au cours du IVe siècle, le quartier ne reçoit plus que de rares passages jusqu’à la seconde moitié du Ve siècle. Des gens y creusent alors des tombes, sur les ruines 1. Où vivaient-ils ? Aucune source ne le dit encore.

L’équipe compte onze adultes ou grands adolescents, trois enfants et deux chevaux. D’autres tombes existent sans doute plus à l’ouest 1. Les fosses sont taillées à la mesure des corps, sauf celle d’un enfant 1.

Les deux tombes à armes sortent du lot. Une épée est encore en partie dans son fourreau de bois. De l’or et de l’argent ornés de grenats décorent les armes et les vêtements 1.

Deux autres tombes contiennent des bijoux : des paires de broches en argent doré, des broches en forme d’oiseau, des colliers de perles de verre, des boucles de ceinture, un peigne en os 1. L’Inrap parle d’un mobilier « à caractère féminin ». Le sexe des défunts reste à établir par l’étude des squelettes.

Les grenats ont peut-être fait un très long voyage. Les bijoux de cette époque en Gaule utilisent surtout des grenats venus d’Inde et du Sri Lanka, jusque vers l’an 600 10. Ceux de Horbourg n’ont pas encore été analysés.

Une vie dure

Dès le chantier, l’équipe a repéré au moins deux cas de fractures probables, sans doute jamais remises en place. L’une aurait bloqué un genou 1.

Deux individus portent des lésions dues probablement à une arme blanche. Chez l’un d’eux, l’entaille est à l’arrière du tibia. L’os n’a pas cicatrisé, ce qui suggère une mort rapide 1. Pour l’Inrap, ces observations suggèrent déjà que les attributs guerriers que portent la plupart des défunts « n’étaient pas uniquement honorifiques ». Qui a frappé, et dans quelles circonstances ? Aucune source ne le dit. L’étude des squelettes doit confirmer ces observations 1.

Germains ou soldats de Rome ?

Qui étaient ces gens ? L’Inrap laisse deux portes ouvertes. Le mobilier des deux tombes à armes ressemble à celui des tombes « de chefs d’origine germanique ou de fédérés intégrés à l’armée romaine » 1. Les fédérés sont des peuples alliés qui servent l’Empire.

À cette époque, sur le Rhin, « germain » et « romain » ne sont pas deux camps figés. Ils se combattent, et ils se mêlent dans la même armée. En 378, Rome bat les Alamans à Argentaria. L’un des chefs de l’armée romaine est Mallobaudes, roi des Francs. Les vaincus livrent ensuite leurs jeunes hommes, pour qu’ils rejoignent les recrues de Rome 12. Des Alamans servent l’Empire dès la fin du IIIe siècle. À partir de 378, ils deviennent ses fédérés, un statut confirmé plusieurs fois jusqu’au Ve siècle 4. Plus au nord, Childéric, mort vers 482, est à la fois roi des Francs et gouverneur d’une province romaine 5.

Les chevaux disent aussi un rang. À Tournai, vingt et un chevaux entouraient la tombe de ce même Childéric. L’étude de ces bêtes y voit une marque de rang social, à côté d’un rôle religieux probable 5.

Une origine, en revanche, ne se lit pas aussi facilement sur une épée. La question est débattue. Un texte savant de 2011, qui prend parti dans ce débat, le dit en une phrase : « an object does not have an ethnicity », un objet n’a pas d’ethnicité 6. Les analyses génétiques vont dans les deux sens. Sur deux cimetières de l’époque, en Hongrie et en Italie, l’ascendance et les objets vont plutôt ensemble 7. Dans un petit cimetière du sud de l’Allemagne, non 8. Aucune de ces études n’en tire l’identité d’un peuple.

À Horbourg, aucune analyse génétique ni chimique des os n’est annoncée 1. L’origine de ces morts reste donc une question ouverte.

Un lien avec 378 circule depuis longtemps. Une tradition savante place à Horbourg la ville d’Argentovaria, le lieu de cette bataille. Cette localisation reste disputée avec un site voisin, Biesheim-Oedenburg 9. Rien ne relie ces tombes à la bataille, un siècle plus tôt.

Une page blanche de l’histoire alsacienne

Les tombes connues du Ve siècle sont très rares en Alsace. En 2013, une seule nécropole de la seconde moitié de ce siècle y avait été fouillée avec les méthodes actuelles : Niedernai, 32 tombes, fouillée en 1995 2. Dans les villages alsaciens du haut Moyen Âge, aucune des tombes datées ne remonte avant le début du VIe siècle 3. Les tombes sans objets, elles, se datent mal 2.

L’Inrap souligne « la rareté des sites documentant l’implantation germanique pour cette séquence chronologique dans la région » 1. Horbourg ajoute donc un point rare sur la carte. Des adultes et des enfants y ont été enterrés avec soin, parfois avec de l’or, à l’époque où l’Empire romain s’efface du Rhin.

Ce qui vient maintenant

L’étude des squelettes doit confirmer ce que l’équipe a vu sur le chantier 1. Elle n’a pas encore de date de publication.

La fouille préventive est payée par celui qui construit. La loi prévoit une aide : pour un particulier qui bâtit sa propre maison, un fonds public peut prendre en charge tout ou partie de la fouille 11. Une autre règle vaut pour les trouvailles hors de tout chantier prescrit. Quiconque découvre des vestiges anciens, en creusant ou par tout autre fait, doit le déclarer sans attendre au maire de sa commune. Le propriétaire du terrain y est tenu lui aussi 11.

Sous un futur chantier de maisons du Haut-Rhin, quatorze personnes du Ve siècle sortent de l’oubli. Elles comblent un peu du grand silence qui entoure la fin de Rome en Alsace.