Un solvant qu’on ne voit pas
L’hexane sert à faire sortir l’huile des graines. Tournesol, colza, soja, lin, pépins de raisin. On le verse sur la graine. Il dissout l’huile. Puis on l’évapore. C’est le procédé le plus efficace et le moins cher, dit le secteur 7. Il sert aussi à faire les protéines des steaks végétaux 6.
On en retrouve donc des traces dans beaucoup de rayons. Les huiles et les margarines. La lécithine de soja, les arômes, les plats préparés 6. Les galettes et steaks végétariens, faits de protéines tirées à l’hexane 6. Mais aussi la viande, le lait, les œufs. Les tourteaux donnés au bétail en contiennent eux aussi 6.
Pourtant l’hexane n’est jamais écrit dans la liste des ingrédients. La loi le range parmi les « auxiliaires technologiques ». L’idée : il part pendant la fabrication, donc on n’a pas à le citer 6. Résultat, le mangeur ne peut ni le voir ni le fuir. C’est ce point que vise une ONG. Elle réclame un étiquetage obligatoire 5.
Ce que la loi tolère, et depuis quand
Un reste d’hexane est autorisé, dans des limites fixées par une directive européenne. Ces limites changent beaucoup selon le produit 2.
Type de produit
Limite de résidu autorisée
Source : Assemblée nationale 2
Pour les huiles, le secteur avance un argument simple. L’hexane s’évapore vite, et le raffinage en retire presque tout 7. L’argument vaut pour les huiles raffinées. Il ne vaut pas pour les protéines et farines. Là, la limite permise est dix à trente fois plus haute. Il ne vaut pas non plus pour la viande ou le lait. Aucune limite ne surveille cette voie, celle du bétail nourri à l’hexane 2,6.
Ces limites ont un âge. Elles ont été posées en 1996, sur des données fournies par l’industrie. Elles n’ont jamais été revues depuis 8.
Ce qu’on sait du danger, et ce qu’on ignore
Le n-hexane est reconnu comme neurotoxique. En février 2026, l’agence européenne des produits chimiques l’a inscrit sur sa liste des substances les plus préoccupantes 4. C’est une première pour une substance toxique pour les nerfs par exposition répétée 4. Mais cette alerte vise d’abord l’usine et l’air qu’on y respire. Pas l’assiette.
Car sur l’alimentation, le dossier s’arrête net. Il existe une valeur de référence pour l’hexane respiré. Aucune pour l’hexane avalé 2,8. L’enquête qui a lancé l’alarme a trouvé des résidus dans 36 produits sur 56 5. Près de deux tiers. Mais elle n’a pas publié les quantités exactes. Impossible, dès lors, de dire quels produits dépassaient une limite.
Personne, à ce jour, ne conclut à un danger avéré dans l’assiette. Mais personne ne peut l’écarter non plus. Un seul constat est partagé par tous. Même un organisme proche de l’industrie le dit : les données sont vieilles et trop minces 7. L’autorité européenne de sécurité des aliments l’a reconnu en 2024. Il faut tout réévaluer. L’exposition des bébés a peut-être été sous-estimée 3. Son avis complet est attendu pour la fin 2026 3.
Reste un fait, lui, bien établi. Le produit est présent dans l’alimentation de tous. Et on ignore ce que de faibles doses, prises chaque jour, font au corps sur le long terme. Ce pari a été pris en 1996. Il n’a jamais été rouvert.
Ce que l’Assemblée a voté, exactement
Le vote a eu lieu pendant l’examen du budget de la Sécurité sociale pour 2027. Les députés ont adopté un amendement par 60 voix contre 56 1. Il interdit l’hexane dans l’alimentation à compter du 1er janvier 2027 1. Trois gestes sont visés : produire, transformer, importer. L’importation compte, pas seulement la fabrication en France. Un produit étranger tiré à l’hexane tomberait sous la même règle.
Le texte ne s’arrête pas aux huiles. Il couvre aussi la viande, le lait et les œufs. À condition que l’animal ait été nourri aux tourteaux tirés à l’hexane. Un industriel qui ne respecte pas la règle paierait une taxe. Soit 10 % de son chiffre d’affaires, versés à l’assurance maladie 1. Mais s’il respecte l’interdiction, il ne doit rien. C’est donc une sanction, pas une rentrée d’argent. Et c’est ce lien avec la Sécu qui a permis de glisser la mesure dans le budget.
Le vote s’est fait contre l’avis du gouvernement et du rapporteur du budget. Ce dernier avait estimé qu’en l’état des connaissances, les problèmes sanitaires ne sont avérés qu’en cas d’exposition répétée et prolongée 1.
Une précision, enfin. Ce vote n’a rien de définitif. Il dépend de la version finale du budget, encore en discussion, et peut être défait 1.
Une interdiction qui doit encore passer le droit européen
C’est peut-être le point le plus décisif, et le moins tranché. Une interdiction ne change rien si elle ne peut pas entrer en vigueur.
L’hexane reste autorisé dans toute l’Union européenne. Une directive l’encadre, et elle vaut pour tous les pays 2. En principe, un État ne peut pas bloquer seul la vente d’un produit conforme à cette règle commune. Il existe bien une porte pour agir seul. Mais c’est seulement une mise en pause. Elle doit être motivée, et dure le temps que l’Europe décide. L’amendement voté, lui, pose une interdiction définitive, sans ce garde-fou. Aucune analyse de droit disponible ne dit s’il tiendrait.
Un précédent existe pourtant. La France a interdit le dioxyde de titane, un colorant, avant que l’Europe suive. Mais sa mesure était provisoire, annoncée à Bruxelles, et portait sur un autre type de produit. Le parallèle montre qu’une mesure nationale est possible. À condition de respecter ce cadre. Il ne valide pas une interdiction sèche posée en dehors.
Plus tôt dans l’année, le gouvernement et une mission de députés tenaient la même ligne. Attendre l’avis européen, ou passer par cette mise en pause encadrée. Pas l’interdiction seule que l’Assemblée vient de voter.
Pour qui ça change quelque chose
Pour le mangeur, l’interdiction baisserait l’exposition à un neurotoxique. Surtout chez les plus exposés. Les bébés, et ceux qui consomment beaucoup d’huiles et de produits végétaux 3. De combien, personne ne peut le dire aujourd’hui, faute de données. Un résidu n’est pas un danger prouvé. Mais l’incertitude vaut dans les deux sens.
Pour les industriels, le changement serait lourd. Selon la filière, 95 % des graines pressées en France passent aujourd’hui par l’hexane. Et elle est très concentrée. Il faudrait changer de procédé, sans solution unique : le bon choix dépend de la graine.
Des alternatives existent. L’extraction au CO2 sous très haute pression bat l’hexane pour quatre graines sur six. Surtout les graines pauvres en huile. Sur le lin, elle tire 26,8 % d’huile, contre 10,2 % 9. Mais l’hexane reste le meilleur pour les graines riches en huile 9. La pression à froid, elle, laisse beaucoup d’huile dans la graine 9. Et la qualité nutritionnelle ne bouge quasiment pas d’un procédé à l’autre 9. Le secteur objecte que ces procédés coûtent plus cher, et ne sont pas prêts pour les grandes usines. Aucun chiffre neutre de surcoût n’a pu être vérifié.
Les éleveurs seraient touchés par ricochet. Les tourteaux, ce qui reste de la graine après l’huile, nourrissent le bétail. La France en importe déjà, faute d’en produire assez. Changer de procédé ferait bouger leur coût.
Au bout du compte, un fait tient debout, quand presque tout le reste attend d’être tranché. Les limites qui encadrent ce solvant dans l’assiette datent de 1996. L’autorité européenne les juge trop vieilles. Son nouvel avis est attendu pour la fin 2026. Le vote des députés arrive quelques semaines avant.
