Fin juin, en pleine canicule, un garçon de 14 ans arrête les passants au bord du canal Saint-Martin. Deux euros pour passer au sec, un jet de pistolet à eau pour les autres. Le 27 juin, une garde à vue. Sept jours plus tard, son prénom et son visage sont partout. Des commentaires réclament de suspendre les allocations de ses parents. Il a 14 ans.

Deux euros pour passer au sec

Les faits de terrain sont connus. Une journaliste a rencontré l’adolescent fin juin et les a rapportés 1. Sur les quais ouverts à la baignade, Hamza arrête les passants. « Tu me passes deux euros je ne te mouille pas, tu ne me passes pas deux euros, je t’allume », résume-t-il 3. Ceux qui refusent sont arrosés. Il filme, il publie 2. Il repart en courant, il ne s’en cache pas 1.

« La plupart du temps, je ne m’excuse pas, j’arrose et je pars en courant. »

Hamza, 14 ans

Pour ceux qui les subissent, ces après-midi n’ont rien d’un jeu. Des scènes filmées montrent des bousculades et des terrasses arrosées en plein service 2,3. Des personnes sont poussées à l’eau 1,3. L’exaspération des riverains et des commerçants s’appuie sur ces images. Pas sur des rumeurs. Un commerçant dit l’impuissance : désarmer un mineur au pistolet à eau, « c’est dérangeant » 3.

Ce que la justice a établi, et ce qu’elle n’a pas

Le 27 juin, l’adolescent est placé en garde à vue pour violences en réunion et dégradations 3. C’est le seul épisode judiciaire daté et recoupé par plusieurs médias 3. Aucun communiqué du parquet ne l’a confirmé, le parquet ne s’exprime pas sur un mineur. Le garçon se dit sous contrôle judiciaire : sa parole, qu’aucune autorité n’a confirmée 3.

Une plainte le vise aussi, pour une agression de janvier 2024, selon Le JDD 8. Elle avait été déposée contre X : personne n’avait identifié d’auteur. Le nom du garçon n’y est apparu que cet été 8. Le plaignant a dit le reconnaître sur les vidéos virales 8. Aucune constatation de justice ne l’a établi. On peut écrire qu’il est visé par une plainte. On ne peut pas écrire qu’il a agressé.

Le reste du « casier » circule partout. Né en Espagne en 2012, une dizaine de faits, stupéfiants, extorsion, vol aggravé. La source en est une « source policière » anonyme, reprise surtout par CNews et par des sites militants 6,7. Jamais montrée, jamais confirmée par une décision de justice. En l’état, c’est une affirmation, pas un dossier judiciaire.

Des vidéos d’ado à l’écran national

Tout part de ses propres vidéos. Postées sur Snapchat, reprises sur TikTok, Instagram, YouTube et X 3. « Plusieurs millions de vues », dit-on, sans qu’aucun compteur soit produit 2,4. À 14 ans, il a mis en ligne sa vie, son quartier, son collège. Le phénomène l’a dépassé 2.

Puis la presse s’en empare. Le Parisien publie un portrait le 30 juin 1, les chaînes d’info suivent 2. Le vocabulaire change d’échelle. « Il sème la terreur au sein de la capitale », écrit CNews 6. Le Figaro titre sur une « nouvelle terreur du Canal Saint-Martin », quatre articles en deux jours 4. Fdesouche, un site d’extrême droite, met en avant dès le titre le lieu de naissance : « né en Espagne » 7. La nationalité du garçon n’est pourtant pas établie 7.

Sur un plateau de CNews, un député du Rassemblement national voit dans ce fait divers une jeunesse livrée à elle-même 2. Un site classé à l’extrême droite, l’OJIM, décrit lui-même la mécanique : chaque média « transforme ainsi des incivilités ou des actes de délinquance en télé-réalité nationale » 9.

Il a 14 ans

Au centre de l’écran, il y a un collégien de 14 ans. Nommé, montré, présenté en coupable avant tout jugement 4. Son prénom, son initiale, son visage ont circulé 2,8. La présomption d’innocence et le droit à l’image protègent aussi un mineur. Ici, ils n’ont pas pesé lourd.

Ce que cette notoriété lui vaut est documenté. Des commentaires « aux relents racistes », rapportés sur pièces 4. Des appels à suspendre les allocations de ses parents 4. Des « messages hostiles », des « menaces », des « publications attentatoires à sa dignité », énumère l’avocate de ses parents 4. Eux annoncent porter plainte 4. Une association antiraciste annonce de son côté saisir l’ARCOM et parle d’une « campagne de harcèlement raciste » 5. C’est une annonce, et une qualification militante : ni la plainte ni la saisine ne sont confirmées enregistrées 4,5.

Lui répond aux caméras avec des mots de son âge. Interrogé sur la garde à vue, il retient une chose : « Il y avait la clim » 3. Sur ce qui s’écrit à son sujet : « On dit que je suis une racaille » 3.

Une chronique de service public verse une dernière pièce au dossier 2. Des logements qui virent à la fournaise. Un canal devenu piscine, faute de mieux. Un « droit à l’enfance ordinaire » qui ne s’applique pas partout pareil 2. C’est une lecture, pas un chiffre officiel.

La justice dira ce qu’elle retient. Dans toute cette histoire, un seul fait n’est contesté par personne : il a 14 ans.