Une vue aérienne de Paris. Des colonnes de fumée, une tour en flammes. L’image a dépassé 640 000 vues à la mi-octobre 2026. Elle porte un filigrane, celui d’une image fabriquée par une intelligence artificielle. Sur le cliché, une tour futuriste qui n’existe pas. Et le dôme des Invalides a disparu. 8

Des violences réelles, et des images qui n’en sont pas

Il y a eu de vraies violences cet automne. Le 17 octobre 2026, une mobilisation contre la vie chère a dégénéré dans plusieurs villes. Les autorités ont compté entre 1 200 et plus de 2 000 interpellations, selon l’heure et l’échelle du décompte. Plus de 600 policiers, gendarmes et pompiers ont été blessés. 13 Ces chiffres viennent du ministère, partie prenante de son propre bilan. Ils disent l’ampleur de la réponse, pas tout le reste.

Mais cette nuit-là n’était pas Halloween. C’était une manifestation sociale, un autre événement. Et l’image de « Paris en feu » n’en montrait rien. Elle sortait d’un générateur d’images. 8

Autour de cette date, d’autres images ont tourné par millions de vues. Une « panthère rose » menottée par la police : au départ, une vraie photo d’interpellation de mai 2025, retouchée. Une vidéo d’un chef cuisinier connu, Philippe Etchebest, défendant son restaurant : un trucage, le visage d’un autre homme collé sur une scène réelle. Les trois portaient la marque d’une fabrication par IA. 8

Le procédé n’est pas nouveau. En avril 2026 déjà, de vieilles vidéos d’émeutes de décembre 2022 avaient été remises en ligne comme si elles dataient de la veille. 9

Parfois, la rumeur part d’un texte, l’image arrive après. Le 17 octobre, un couple d’octogénaires aurait été dépouillé et roué de coups en marge des manifestations. Un grand quotidien, puis une chaîne d’info, ont relayé l’histoire en citant une « source policière ». Une image a suivi, vue plus de 6 millions de fois. Elle était fabriquée par IA : une femme à quatre doigts, un homme à deux têtes. Le parquet de Paris a tranché. Aucune plainte, aucune remontée en ce sens. 10,11

Un appel né d’une blague, en 2018

L’« appel aux émeutes » d’Halloween n’est pas né cette année. Il remonte à l’automne 2018. Un jeune de 19 ans, près de Grenoble, poste un message sur Snapchat. Il s’inspire d’un film américain, The Purge, où toute violence serait permise une nuit durant. Le texte, intitulé « les règles de la purge », appelle à viser les policiers avec des mortiers d’artifice, des pétards, des pierres. Un adolescent de 16 ans, à Sarcelles, le reprend. 1

L’auteur a lui-même qualifié son message d’« énorme blague ». Il a été jugé le 28 novembre 2018 pour provocation non suivie d’effet. 1,3

Depuis, le motif revient chaque automne, sous des formes qui changent : affiches, vidéos, slogans. En 2026, de nouveaux appels ont circulé. Leur origine n’est pas établie, et rien n’a été vérifié pièce à pièce. La nuit du 31 octobre n’avait pas encore eu lieu quand ces lignes ont été écrites.

Ce que montrent les nuits qu’on a comptées

Reste une question simple. Que s’est-il passé, ces nuits-là ?

La seule nuit d’Halloween chiffrée au niveau national est celle de 2018. Le bilan : 116 interpellations, 82 gardes à vue, 15 000 forces de l’ordre mobilisées. En Île-de-France, environ 30 voitures et 70 poubelles brûlées. Des incidents à Lyon, Toulouse, Metz, Rennes. Pas une émeute générale. 2

Ces 116 interpellations disent l’activité de la police et de la justice. Elles ne mesurent pas, à elles seules, l’intensité de la nuit. La même prudence vaut pour tous les chiffres, d’où qu’ils viennent.

Le pouvoir de l’époque l’a dit lui-même. Le nombre d’incidents, selon le ministre de l’Intérieur, a été « largement inférieur aux années précédentes ». 3

« Bien moins de dégâts matériels qu’une nuit de Nouvel An. »

le ministre de l'Intérieur, 1er novembre 2018

La presse titrait alors « seulement quelques incidents ». 3

Pour les années récentes, il n’existe pas de bilan national d’Halloween. Le ministère ne totalise pas cette nuit-là au niveau du pays. Ce n’est pas un chiffre caché, c’est un chiffre qui n’est pas fait. Restent des bilans locaux. En 2024, la métropole de Lyon a connu une soirée « globalement calme », avec 5 interpellations. 4 En 2025, La Réunion a compté 32 interpellations et une cinquantaine de faits, « contenus et maîtrisés ». 5

La seule nuit comptée partout, pour comparer

Pour comparer, il faut une nuit du même calendrier, comptée chaque année. C’est le Nouvel An. Là, le ministère publie un total national.

Véhicules incendiés la nuit de la Saint-Sylvestre, seule nuit comptée au niveau national

Nuit de la Saint-Sylvestre

  • 2023 → 2024 745
  • 2024 → 2025 984
  • 2025 → 2026 1 173

Véhicules incendiés

Halloween ne fait l'objet d'aucun décompte national équivalent, aucune comparaison directe n'est possible.

Sources : franceinfo 6, franceinfo 7

En face, une nuit d’Halloween « agitée » n’a jamais approché ces chiffres dans les bilans retrouvés. L’ordre de grandeur : environ dix fois moins de voitures brûlées. La comparaison, le ministre la faisait déjà en 2018. 2,6,7

Pourquoi le récit enfle chaque automne

Si le récit grossit, c’est d’abord une affaire d’audience. Des comptes qui se présentent comme des « médias » republient très vite, sans vérifier, la moindre image de violence. Pendant les épisodes chauds, ils dépassent les chaînes d’info en engagement. Ils touchent un public large, souvent peu politisé. Ce qui les fait tourner, c’est le clic, pas une idée. 12

Le renseignement et les analystes emploient un mot précis pour les réseaux : « accélérateur ». Pas « cause ». La nuance compte. Les plateformes propagent, elles ne créent pas le fait. 14

Ce que font les préfectures, chaque année

Face à ces nuits, l’État répond, et toujours de la même façon. Autour du 31 octobre, des préfectures interdisent pour quelques jours la vente de carburant au détail et les feux d’artifice. Le même dispositif qu’au Nouvel An ou au 14 juillet. 15 Dans les endroits tendus, un couvre-feu peut viser les mineurs. En Guadeloupe, à la mi-octobre 2026, les moins de 18 ans ont été interdits de sortie la nuit dans deux communes. 16

Ce que les faits tiennent

Au bout du compte, les faits tiennent en peu de choses. Un appel « à la purge » revient chaque automne depuis une blague de 2018. Aucune nuit n’a égalé ce qu’il annonce. Les images qui l’accompagnent, quand on les suit à la trace, mènent ailleurs : une émeute de 2022 9, une interpellation faite un soir de finale de football, en mai 2025 8, un générateur d’images 8. L’appel, lui, n’a jamais mené plus loin qu’un message d’adolescent jugé pour une provocation sans suite. 1