Le 9 septembre 2026, sur un plateau de CNews, une ministre cherche ses mots. On lui demande si le « grand remplacement » est une théorie raciste. Elle commence : « Non, je ne pense pas que ce soit une théorie… », et ne finit pas sa phrase. En deux jours, Aurore Bergé dira trois choses différentes. Un mot lancé par un écrivain en 2011 est arrivé jusqu’à la table du gouvernement.

Le trajet d’un mot

C’est un écrivain qui lance l’expression. En 2011, Renaud Camus publie un essai intitulé Le Grand Remplacement 11. Sa thèse tient en une phrase. Un peuple « de souche » serait remplacé par une immigration venue d’Afrique. Le mot naît là, dans un livre.

Il s’installe d’abord dans les cercles militants identitaires, au début des années 2010 12. Puis il passe dans les médias et la politique de droite et d’extrême droite. Des figures du Front national le reprennent. Le mot gagne les plateaux de télévision.

L’expression entre dans les documents officiels de l’Assemblée nationale dès le 29 janvier 2015. Un député d’extrême droite, Jacques Bompard, dépose une proposition de résolution « relative à la lutte contre le grand remplacement » 7. Le mot figure dans l’intitulé du texte. Attention à ce que cela veut dire, et à ce que cela ne veut pas dire. Un texte déposé n’est pas un débat en séance, encore moins un vote. Celui-ci a été renvoyé en commission, sans être adopté 7.

Huit ans plus tard, le mouvement inverse. Le 17 novembre 2023, deux députés déposent une proposition de résolution pour condamner « la théorie du grand remplacement » 8. Leur texte la qualifie de « théorie du complot » et de « mensonge démographique » qui ne repose « sur aucun fondement scientifique » 8. Là encore, un texte déposé, pas un vote.

Entre les deux, une institution publique s’en émeut. Dans son rapport 2023, la Commission nationale consultative des droits de l’homme relève un fait daté. Après la mort de Nahel M., un adolescent tué par un policier fin juin 2023, des responsables politiques et des commentateurs ont relié cette mort à la théorie du « grand remplacement » 9. La Commission la rattache aussi à la notion de « francocide », « portée notamment par Éric Zemmour depuis septembre 2022 » 9. Elle range ce registre dans une « banalisation des propos racistes et xénophobes ».

Reste septembre 2026. La ministre chargée de la Lutte contre les discriminations refuse d’abord de la qualifier de raciste. Le lendemain, sur franceinfo, elle plaide que « le débat sur ce sujet fait partie de la liberté d’expression » 10. L’après-midi, elle se reprend : « je ne plie pas aux théories fausses et mensongères de l’extrême droite » 10. Dans son propre camp, une députée Renaissance lui répond que « le +grand remplacement+ n’est pas un débat : c’est une théorie complotiste » 10.

Ce que comptent les chiffres

Derrière le mot, il y a des chiffres. Ils sont publics. L’État les mesure chaque année.

Premier chiffre, la natalité. L’écart existe, et il est réel. En 2017, les femmes immigrées avaient 2,6 enfants en moyenne, contre 1,8 pour les femmes nées en France 1. L’INSEE mesure un écart voisin en 2021 2. Personne ne le cache.

Mais voici ce que cet écart fait à la moyenne du pays. Il la relève d’un peu plus de 0,1 enfant, de 1,8 à 1,9 1. Un dixième d’enfant. La raison est simple. Les femmes immigrées ne sont que 12 % des femmes en âge d’avoir des enfants 1. Une natalité plus forte sur une petite part ne relève la moyenne que d’un peu.

Deux précisions comptent, et elles vont dans le même sens. L’indicateur du moment surestime cette natalité. Beaucoup de femmes arrivées récemment attendent d’être en France pour un premier enfant 1. Le chiffre monte alors d’un coup, puis redescend. Surtout, l’écart se referme d’une génération à l’autre. Les filles d’immigrés ont autant d’enfants que les autres : 1,8 à 2,0, contre 1,9 pour les femmes sans ascendance immigrée 2. Un écart qui disparaît en une génération ne remplace personne.

Une part qui monte lentement

Deuxième chiffre, la part des immigrés. En 2025, la France compte 8 millions d’immigrés, soit 11,6 % de la population 3. Ici, un piège de vocabulaire. « Immigré » veut dire né étranger à l’étranger. Ce n’est pas « étranger », qui renvoie à la nationalité et pèse 9,1 % 3. Ce n’est pas non plus « descendant d’immigré », né en France, donc français. Changer d’étiquette en gardant le chiffre fabrique un contresens.

Cette part monte, mais lentement. 7,4 % en 1975, 7,3 % en 1999, 10,2 % en 2020, 11,6 % en 2025 3. Presque stable pendant un quart de siècle. Pas de bascule soudaine.

Le groupe n’est pas un bloc. Parmi les immigrés de 2025, 30 % sont nés en Europe 3. Le Portugal est le troisième pays d’origine, derrière l’Algérie et le Maroc 3. Et le pays change surtout par mélange. Une naissance sur six vient d’un couple mixte, un parent né en France, l’autre non 13. Un mélange n’est pas une substitution.

La projection qui n’existe pas

Reste le cœur de la théorie. La France « basculerait » demain. Pour le vérifier, il faut regarder comment l’État projette sa population. Il ne calcule que deux choses : le nombre d’habitants par sexe et par âge 4. Pas par origine. Pas par ascendance.

La « population de souche » qui serait remplacée n’existe pas comme mesure. Personne ne la compte, donc personne ne peut la voir baisser.

Et la seule projection qui existe va dans l’autre sens. Le scénario officiel de 2021 voyait la population à peine grandir d’ici 2070 4. La mise à jour de juin 2026 change une hypothèse. Elle retient plus d’immigration qu’avant, 150 000 arrivées nettes par an au lieu de 70 000 5. Et elle projette pourtant 3,2 millions d’habitants en moins d’ici 2070 5. Plus d’immigration supposée, et une population qui recule. Pas une submersion.

Un dernier chiffre circule, celui d’une Europe où les migrants d’Afrique subsaharienne seraient bientôt un quart de la population. Une projection démographique le chiffre autrement : environ 4 % en 2050, très en deçà des 25 % avancés 6. Ces populations migrent peu, faute de moyens. Et quand elles partent, sept fois sur dix c’est vers un autre pays subsaharien 6. Ce chiffre vaut pour l’Europe, pas pour la France seule.

Un mot né dans un livre a mis quinze ans à monter jusqu’au gouvernement. Les chiffres qu’il invoque, eux, sont restés à leur place, publics et mesurés. Ils décrivent un pays qui vieillit, se mélange, et comptera un peu moins d’habitants demain. Pas un pays qui bascule.