Un mot né dans un livre, en 2011
L’expression n’est pas sortie d’un recensement. Elle est née dans un essai. En 2011, un écrivain, Renaud Camus, publie Le Grand Remplacement 1. Sa thèse : un peuple « de souche » serait en train d’être remplacé par une immigration venue d’Afrique et du Maghreb. Il décrit trois étapes et annonce une « destruction » vers 2030 1.
L’auteur du mot a été condamné deux fois par la justice. En 2014, pour provocation à la haine, peine confirmée en appel en 2015. Puis en 2020, définitivement en 2022, à un mois de prison avec sursis pour le même motif 2. Le mot ne vient donc pas d’un débat scientifique neutre.
Au diagnostic, le livre attache déjà une « solution » : supprimer le droit du sol, créer un « Haut-Commissariat à la Remigration », restreindre les aides 1. Le mot et le mot d’ordre de « remigration » naissent ensemble.
Des cercles militants jusqu’aux ministres
Le terme s’installe d’abord dans les cercles identitaires au début des années 2010 1. Il gagne ensuite des figures politiques et des journaux de droite et d’extrême droite. En 2021 et 2022, Éric Zemmour en fait un axe de sa campagne présidentielle et assume le vocabulaire de la « remigration » 3.
Un détail complique le récit d’une montée en puissance continue. Le Rassemblement national, lui, revendique de ne pas employer le mot, tout en portant des mesures voisines. Le terme se banalise dans les médias au moment même où une partie de l’extrême droite électorale s’en tient à distance.
Puis il atteint le gouvernement. Le 10 septembre 2026, Aurore Bergé, ministre chargée de la lutte contre les discriminations, s’exprime sur franceinfo. Pour elle, « le débat sur ce sujet fait partie de la liberté d’expression ». Ranger la théorie « sur le caractère raciste », dit-elle, « voudrait dire qu’on n’a pas le droit d’en débattre » 4. L’après-midi, elle recadre : « je ne plie pas aux théories fausses et mensongères de l’extrême droite » 4.
La séquence provoque une fracture jusque dans son propre camp. Une députée du même parti lui répond publiquement.
« Le “grand remplacement” n’est pas un débat : c’est une théorie complotiste, qui a motivé des attentats terroristes. »
Elle rappelle aussi que « le racisme est un délit » 4. Reste que le cœur du désaccord porte sur un point vérifiable : cette théorie s’appuie sur des chiffres. Or les chiffres, eux, se comptent.
Ce que comptent les instituts publics
D’un côté, des militants affirment un « remplacement ». De l’autre, deux instituts publics le mesurent, sans prendre parti dans le débat : l’Insee et l’Institut national d’études démographiques. Ce sont eux qui produisent les données. Voici ce qu’elles disent.
Premier point, sans le cacher : les femmes immigrées ont bien plus d’enfants que les autres. En 2017, 2,6 enfants en moyenne contre 1,8 pour les femmes nées en France 5. En 2021, l’Insee mesure 2,3 contre 1,7 6. L’écart est réel.
Mais son effet sur la natalité du pays est minuscule.
La raison est mécanique. Les immigrées font 19 % des naissances, mais elles ne représentent que 12 % des femmes en âge d’avoir des enfants 5. Un groupe réduit ne peut pas peser lourd sur la moyenne, même avec plus d’enfants par femme.
Ce chiffre de 2,6 est d’ailleurs un peu gonflé. Beaucoup de migrantes attendent d’être arrivées en France pour avoir leur premier enfant. Les naissances se concentrent alors sur les premières années, ce qui fait grimper la mesure du moment. L’étude compare cela à un comptage du trafic routier fait uniquement aux barrières de péage 5.
Surtout, l’écart se referme vite. Les filles d’immigrés ont autant d’enfants que les autres. L’Insee mesure 2,0 enfants pour celles dont les deux parents sont immigrés, 1,8 pour celles qui ont un seul parent. Pour le reste des femmes, c’est 1,9 6. En une génération, la différence a presque disparu.
Une population qui change lentement, et par mélange
L’autre pilier de la thèse, c’est la part des immigrés dans le pays. Elle augmente, c’est vrai. Elle était de 7,4 % en 1975, elle est de 11,6 % en 2025 7. Soit environ quatre points en cinquante ans, avec un quart de siècle de quasi-stabilité entre 1975 et 1999. Une hausse lente, pas un basculement.
La composition, elle aussi, contredit l’image d’un bloc uniforme. Près d’un immigré sur trois est né en Europe 7. Les origines sont variées.
Et la diversité ne progresse pas par substitution, mais par mélange. Environ une naissance sur six vient d’un couple mixte, un parent né en France, l’autre non 9. La statistique publique ne mesure d’ailleurs aucune « origine » après la deuxième génération. Les petits-enfants d’immigrés sont comptés comme tout le monde.
Quant au flux, il reste modeste. En 2021, la population a augmenté de 0,3 %, avec un solde migratoire estimé à 140 000 personnes 8. Rien qui ressemble à une submersion.
Un écart qui s’efface en une génération
La ministre elle-même a qualifié la théorie de « fausse factuellement » 4. Les chiffres officiels disent pourquoi. La surnatalité des immigrées ne relève la moyenne que de 0,1 enfant. Elle ne concerne qu’une minorité. Et elle s’aligne dès la génération suivante. Un écart qui se referme aussi vite ne peut pas remplacer un peuple par un autre.
Le mot est né dans un livre, il y a quinze ans. Le comptage, lui, existe depuis longtemps, et il est public. Chacun peut le lire.
