Beaucoup de dossiers d’un côté, presque tout l’argent de l’autre
On associe souvent la fraude à la Sécu aux abus des assurés. Les montants disent autre chose.
En 2025, l’Assurance maladie a détecté et stoppé 723 millions d’euros de fraude 2. Les assurés sont derrière plus de la moitié des dossiers, 53 %. Mais ils ne pèsent que 16 % des sommes 2.
Les professionnels de santé, eux, font l’inverse. Ils représentent 28 % des dossiers. Et 73 % de l’argent 2.
Le rapport d’inspection publié en 2025 dit la même chose sur l’année 2024. La fraude « provient essentiellement de professionnels de santé ou de personnes usurpant ou falsifiant leur identité », soit près de 70 % des montants 1.
La raison tient en une phrase du rapport. Les petits dossiers, sous 1 000 euros, font 30 % des cas mais moins de 1 % de l’argent perdu. Ce sont surtout des assurés. Plus un dossier est gros, plus il vient d’un professionnel 1.
Autrement dit : la fraude des assurés est nombreuse en dossiers, légère en euros. Celle des professionnels est rare en dossiers, lourde en euros.
Ce que recouvrent ces montants
Le plus gros poste n’est pas un petit arrangement. Ce sont des actes facturés qui n’ont jamais eu lieu, et une même prestation facturée plusieurs fois. À eux seuls, près de 250 millions d’euros en 2024, soit 41 % du total détecté 1.
Viennent ensuite des cotations gonflées, des ordonnances falsifiées, des identités de soignants volées, et des escroqueries organisées, par exemple dans l’audioprothèse 1,2.
Les faux arrêts de travail existent aussi. Ils ont représenté 34 millions d’euros en 2025 2. C’est un vrai sujet. Mais c’est moins de 5 % du total.
Aucun groupe d’assurés en particulier ne pèse lourd dans ce bilan. Les grosses sommes sont ailleurs, dans les factures fantômes et les identités volées.
Un montant détecté qui grimpe, une fraude réelle qui reste une estimation
La somme retrouvée augmente vite. 628 millions en 2024, 723 millions en 2025, en hausse de 15 % 1,2. Elle a triplé depuis 2021. En 2025, 286 millions ont même été bloqués avant le versement 2.
Cette hausse traduit surtout un meilleur contrôle, pas une preuve que la fraude explose. C’est la lecture du rapport d’inspection comme celle du Sénat 1,3.
La fraude réelle, elle, ne se compte pas. Elle s’estime. Et les estimations ne concordent pas. On va de 1,4 à 1,9 milliard sur un champ partiel. Une autre méthode donne environ 1,7 milliard. La Cour des comptes monte jusqu’à 3,8 à 4,5 milliards 1,3. Aucun de ces chiffres n’est le vrai. Ils mesurent des choses différentes, on ne les additionne pas.
Ce que le rapport retient, c’est l’écart. Ce qui est détecté ne couvre qu’une fraction de ce qui est estimé, entre 12 % et 23 % 1. Il reste donc de la fraude non repérée.
Reste à remettre ces sommes à l’échelle. Le régime général dépense 244 milliards par an. Les 628 millions détectés en 2024 en font 0,26 %. Même l’estimation la plus haute, 4,5 milliards, reste sous 2 % 1. La même année, le trou de la branche maladie était de 13,8 milliards 1. La fraude n’explique pas le déficit.
D’où vient l’argent perdu, et à qui on demande de payer les économies
Voir de l’argent public partir en fumée met en colère, et c’est légitime. Cet argent, ce sont les cotisations et les impôts de tous. La question juste est de savoir où il part, et à qui l’on demande de le récupérer.
Le rapport d’inspection est clair sur le premier point. Il recommande de « prioriser davantage les dossiers de contrôle des professionnels de santé, porteurs de forts enjeux financiers » 1. C’est là que se trouvent les 70 %.
Au même moment, l’effort d’économies vise ailleurs. Un décret annoncé le 23 juillet 2026 double le plafond annuel des franchises médicales. Rendement attendu, selon le chiffrage de la commission des affaires sociales du Sénat : 430 à 530 millions d’euros 4.
Doubler ce plafond ne change rien pour qui se soigne peu. Cela coûte le maximum à ceux qui l’atteignent déjà. Donc aux gros consommateurs de soins : les malades chroniques et les personnes âgées.
Les deux chiffres méritent d’être posés côte à côte. La part des assurés dans la fraude détectée tourne autour de 100 à 116 millions par an, 16 % du total 2. L’effort demandé sur les franchises représente quatre à cinq fois cette somme. Et il pèse sur les malades 4.
Une part d’un ensemble bien plus large
La fraude à l’Assurance maladie n’est elle-même qu’un morceau de la fraude sociale, estimée autour de 13 milliards par an. La moitié porte sur les prestations. L’autre moitié porte sur les recettes, surtout le travail dissimulé du côté des employeurs 3.
En 2024, les organismes ont détecté 2,9 milliards en tout, hors France Travail. Les cotisations non payées en font 1,6 milliard. Les prestations, 1,3 milliard. La fraude des employeurs aux cotisations passe donc devant 3.
La fraude des assurés à l’Assurance maladie est donc une fraction d’une fraction. Une petite part des prestations. Et les prestations ne sont que la moitié d’un ensemble où les cotisations manquantes pèsent le plus lourd.
Reste le fait le plus solide de ce rapport, celui par lequel il faut le lire. L’essentiel de l’argent perdu tient dans une minorité de gros dossiers, portés par des professionnels et des escrocs se faisant passer pour des soignants. C’est là que l’inspection dit de chercher.
