Une petite phrase, et le récit s’installe
L’épisode de 2013 n’est pas un accident. C’est une méthode. Une chronologie d’unes retrace l’épisode jour par jour. Elle est tenue par un observatoire des médias engagé à gauche, mais ses dates se vérifient. Une déclaration le 20 août. Des reprises dès le lendemain. Une pétition fin août. Un décompte de « 84 nouveaux impôts en deux ans » qui tourne en boucle début septembre 3.
Le récit a un vocabulaire. Il s’est déposé sur trois présidences. « La France qui se lève tôt », dans les années 2000. « L’assistanat, cancer de la société française », lâché par un ministre à la radio en 2011 1. « Les premiers de cordée », défendus par le chef de l’État à la télévision en 2017 2. À chaque fois, la même ligne de partage. D’un côté celui qui travaille et réussit. De l’autre une figure repoussoir, l’assisté, le jaloux, le contribuable qui râle.
Ces mots ne mesurent rien. Ils disent l’agenda de ceux qui les prononcent. Le récit a aussi des relais mieux organisés. Des organisations patronales et des fondations financées par de grandes entreprises portent aussi ce récit. Pour elles, le pays « matraque » ses riches et fait fuir ses talents. Ces acteurs sont juges et parties sur l’impôt du capital. Leur parole est un plaidoyer, pas un constat.
Le mérite, plus chéri en France qu’ailleurs
Depuis, ce récit se teste. Il suffit d’interroger les Français.
Face aux riches, une large majorité s’en moque. Les sondages, réunis par un observatoire des inégalités engagé sur le sujet mais adossé à la statistique publique, le montrent. 58 % expriment de l’indifférence, 5 % de l’hostilité, le reste se partage entre méfiance, admiration et envie 4. 70 % trouvent que « c’est une bonne chose de vouloir gagner de l’argent et devenir riche » 4. Le rejet de la richesse existe, mais il reste minoritaire.
Le mérite, lui, est une valeur cardinale. Les Français le classent cinquième parmi leurs valeurs fondamentales, deux rangs plus haut que la moyenne des autres pays. 75 % se disent méritants 5. L’argent motive aussi. Atteindre une situation confortable est leur première raison de travailler, au deuxième rang mondial 5.
Le cliché du Français paresseux ne tient pas mieux. Le travail reste important pour 84 % des salariés 6. Et le constat vient des deux bords. Une fondation proche de la gauche le mesure. Un institut libéral, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance, le confirme. 77 % des actifs se disent satisfaits de leur travail, avec une durée réelle qui dépasse largement les 35 heures. Il range l’image du salarié fatigué et désengagé parmi les idées reçues à abandonner 7.
Un mérite mal récompensé
Alors d’où vient la colère, bien réelle, qu’on prend pour de la jalousie ? Elle ne vise pas la réussite. Elle vise l’idée que le système la distribue au mérite.
65 % des Français jugent le mérite mal défendu dans leur pays, contre 47 % ailleurs 5. Ils estiment que le réseau, les relations et l’héritage pèsent plus que le travail. Ce sentiment n’est pas une lubie. Les chiffres lui donnent raison.
Remonter l’échelle est lent. Il faut environ six générations pour qu’un enfant d’une famille modeste atteigne seulement le revenu moyen. C’est plus que la moyenne des pays riches, et deux à trois fois plus que dans les pays nordiques 8.
Surtout, l’héritage est redevenu roi. La fortune héritée représente aujourd’hui environ 60 % du patrimoine total, contre 35 % au début des années 1970 9. Et il est très concentré. La moitié des gens hériteront de moins de 70 000 euros dans leur vie. Le centième le mieux loti des héritiers touche en moyenne plus de 4 millions 9. Au sommet, une vie de rentier peut désormais rapporter davantage qu’une vie de travail 9. Le patrimoine suit. Les 10 % les mieux dotés détiennent près de la moitié du patrimoine. La moitié la moins dotée en détient moins d’un dixième 10.
Cette demande d’équité n’a rien d’un extrême. La statistique publique le mesure aussi. Une nette majorité de Français veut réduire les écarts de salaires 11. D’autres enquêtes, malgré des commanditaires engagés, pointent dans le même sens. 77 % pour rétablir l’impôt sur la fortune, dont une majorité des hauts revenus eux-mêmes, plus de huit sur dix pour taxer les superprofits 17. Le souhait de faire payer davantage les plus fortunés traverse les camps politiques. Cela ne veut pas dire que toute solution avancée est bonne. Le projet le plus discuté est un impôt plancher sur les grandes fortunes : 2 % du patrimoine par an, au-delà de 100 millions d’euros. Environ 1 800 foyers seraient concernés, pour un rendement estimé autour de 20 milliards d’euros par an 18. Le Sénat l’a rejeté, il juge sa méthode contestable 18. Le désaccord porte sur l’outil, pas sur le constat.
Le « matraquage » à l’épreuve
Reste l’argument massue du récit. La France croulerait sous l’impôt, au point de punir ceux qui réussissent. Là, il faut être juste. Cet argument a une base réelle.
La France prélève beaucoup. En 2023, impôts et cotisations ont pesé 43,2 % de la richesse produite 19. Sur la mesure qui compare les pays entre eux, c’est le taux le plus élevé de la zone euro 20. Et son impôt sur le revenu est très concentré. Les 10 % des foyers les plus aisés en paient environ les trois quarts 21. Jusqu’au sommet, plus on gagne, plus on est imposé. Cette règle tient, et même très haut dans l’échelle.
Puis quelque chose se retourne. Tout en haut, le taux d’imposition ne monte plus. Il redescend. Pour les 378 foyers les plus riches du pays, il tombe autour de 26 %, contre 46 % pour les très hauts revenus juste en dessous 12. Ce décompte est établi sur les données de l’administration fiscale. Il retient une mesure large des revenus, qui inclut les bénéfices gardés dans les sociétés. Ce choix ne fait pas l’unanimité, et il porte sur l’année 2016 12.
La raison est simple. Les revenus du sommet dorment dans des sociétés, imposées plus légèrement que les personnes. Résultat, les impôts payés en propre par ces foyers représentent environ 2 % de leurs revenus 12. Le phénomène ne touche pas les riches ordinaires. Il concerne les quelques centaines de foyers tout en haut 12.
Tout ce débat se mesure en impôt sur les revenus. Or, au sommet, la richesse n’est pas d’abord un revenu, c’est un patrimoine. Depuis 2018, la fortune détenue hors immobilier n’est plus imposée 13. Et le patrimoine des 500 plus riches est passé de 6,4 % de la richesse produite en 1996 à 42 % en 2024, selon les chiffres cités au débat parlementaire 18.
2018 : la promesse qui n’est pas venue
En 2018, une réforme a suivi ce récit à la lettre. Suppression de l’impôt sur la fortune pour tout ce qui n’est pas immobilier. Impôt unique et allégé sur les revenus du capital. Baisse de l’impôt sur les sociétés. La promesse était claire. Libérer les riches ferait ruisseler l’argent vers l’investissement, l’emploi, les salaires.
Cinq ans plus tard, une évaluation officielle a regardé. Le ruissellement n’a pas été détecté. Aucun effet mesurable sur l’investissement ni sur les salaires, chez les entreprises les plus exposées à la réforme 13. En revanche, les dividendes versés aux actionnaires ont bondi, de 14 à 23 milliards par an 13. En 2021, 1 % des foyers en ont capté 96 % 13. Le remplacement de l’impôt sur la fortune a coûté, à lui seul, plus de 4 milliards par an 13.
L’argument de l’exil fiscal, lui, s’est effondré. Depuis la réforme, les foyers concernés qui reviennent en France sont plus nombreux que ceux qui partent 13. C’était l’inverse du temps de l’ancien impôt sur la fortune 13.
En 2026, l’exécutif cherche des économies du côté des malades. Un décret annoncé le 23 juillet, non publié au 24 juillet, doit doubler le plafond annuel des franchises médicales, de 100 à 200 euros par personne 22. Gain attendu : 430 à 530 millions d’euros, selon le chiffrage de la commission des affaires sociales du Sénat 22. Le remplacement de l’impôt sur la fortune coûte, lui, plus de 4 milliards par an 13.
Voilà où va l’argent. Le récit désigne un coupable, l’assisté, le jaloux. Les chiffres, eux, désignent le sommet.
Une querelle vieille d’un siècle
Rien de tout cela n’est neuf. La bataille sur l’impôt des plus riches a plus de cent ans.
L’impôt progressif sur le revenu est né d’une loi de juillet 1914, après trente ans d’affrontement 14. Ses défenseurs y voyaient une arme contre la puissance des grands capitaux. Ses adversaires dénonçaient « un véritable instrument de spoliation » 15. Les mots d’aujourd’hui étaient déjà là.
La concentration des fortunes, elle, dessine une courbe en U. Vers 1910, les 10 % les plus riches détenaient environ 85 % du patrimoine 16. Ce niveau a fondu jusqu’aux années 1980, puis il remonte depuis 16. Quant à l’idée d’une France qui aurait, de tout temps, un rapport malade à l’argent, elle circule surtout dans des essais. Aucun travail sérieux ne l’établit comme un fait. C’est un récit, pas une donnée.
Ce que disent les chiffres, au bout
Le tableau, mis bout à bout, est net. Un pays qui place le mérite plus haut que ses voisins. Où il faut six générations pour remonter du bas. Où l’héritage décide du sommet, et où l’impôt, tout en haut, redescend. Ceux à qui l’on répète qu’ils n’aiment pas la réussite sont ceux qui la classent le plus haut. Ce qu’ils voient, et que les chiffres confirment, c’est que remonter prend six générations, et que le sommet, lui, s’hérite.
