À la veille d’un scrutin, un parti d’extrême droite se présente souvent comme un choix ordinaire. Un parti comme les autres. La question est simple : que montrent son programme et son bilan quand il exerce le pouvoir ? Deux cas répondent. En Italie, Fratelli d’Italia gouverne depuis octobre 2022. En France, le Rassemblement national n’est pas au pouvoir national, mais il gère des villes et il siège dans les assemblées.
Le « blocus naval » qui n’a pas eu lieu
Avant d’arriver au pouvoir, Giorgia Meloni promettait un « blocus naval » pour arrêter les bateaux. Ce blocus n’existe pas. Aucune marine n’arraisonne les navires. Le dispositif réellement adopté, en février 2026, permet de bloquer temporairement certains bateaux. Surtout des navires d’ONG. Selon le ministère italien de l’Intérieur, qui est partie prenante, ils représentent environ 12 % des arrivées 2.
Les chiffres disent le reste. Les arrivées par mer en Italie ont culminé en 2023, avec 157 651 personnes. C’est l’année record, et elle a eu lieu sous ce gouvernement. Elles ont ensuite baissé, à 66 617 en 2024 puis 66 316 en 2025 1. L’agence des Nations unies pour les réfugiés n’attribue pas cette baisse à une mesure italienne précise. Elle l’explique d’abord par la baisse des départs 1. Cette baisse tient à des accords avec la Tunisie et la Libye. Attribuer le recul à une décision de Rome serait un raccourci, pas un fait.
Reste l’Albanie. Le protocole a été signé en novembre 2023. Les deux centres ont ouvert en 2024 et sont restés vides, faute de recours tranchés. Le 1er août 2025, la Cour de justice de l’Union européenne a tranché. Un pays ne peut être classé « sûr » s’il ne protège pas toute sa population. Et ce classement doit pouvoir être contesté 3. La mesure phare a calé sur le droit.
État de droit et libertés : un tableau contrasté
Sur la presse, le tableau est plus nuancé qu’un slogan. L’Italie figure au 56e rang sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse 4. La diffamation y reste un délit pénal, passible de prison. Seuls 13 % des Italiens interrogés jugent les médias indépendants du gouvernement 5. À la télévision publique, un monologue d’un écrivain critique des racines néofascistes du parti a été annulé en avril 2024. La présentatrice qui l’a lu à l’antenne a été suspendue 5.
Mais des contre-pouvoirs jouent. Une réforme de la justice, votée par le Parlement le 30 octobre 2025, a été rejetée par référendum les 22 et 23 mars 2026 6. La Commission européenne relève aussi des progrès. Les entreprises jugent la justice plus indépendante qu’avant : 48 % le disent, contre 40 % en 2022. Un projet doit aligner la gouvernance de la télévision publique sur le droit européen 6. Le bilan n’est pas d’un seul bloc.
Les libertés ont aussi bougé. Une loi d’avril 2024 a ouvert les centres publics d’avortement aux associations « pro-vie » 7. Une instruction de janvier 2023 a compliqué la reconnaissance des enfants de couples de même sexe. À Padoue, le parquet a réclamé le retrait du nom de 33 mères non biologiques d’actes de naissance 8.
Là où le Rassemblement national décide déjà
En France, le bilan du RN se lit là où il exerce déjà. Dans plusieurs communes, la culture et le social ont été rognés, avec des fermetures de centres sociaux 27. À Hénin-Beaumont, vitrine du parti depuis 2014, le prix du ticket de la piscine a augmenté de 60 %. Plusieurs services ont été privatisés : funérarium, crématorium, crèche, piscine. Deux arrêtés municipaux, l’un contre la mendicité, l’autre contre les migrants, ont été bloqués par la justice 11.
Les contrôles officiels donnent une image à deux faces. À Perpignan, la chambre régionale des comptes a relevé 122 audits et prestations de conseil commandés entre 2019 et 2023. Coût : 1,35 million d’euros, sans définition claire des besoins. Parmi eux, un contrat de 45 000 euros à un proche de Marine Le Pen, pour un rapport jugé sans valeur ajoutée. La chambre recommande un meilleur encadrement, elle ne parle pas d’irrégularité générale 10. À Beaucaire, la même juridiction a jugé la situation financière « satisfaisante ». La ville s’est désendettée : il lui fallait neuf ans de recettes pour rembourser ses dettes en 2013, moins de cinq ans en 2018. Elle critique en revanche la gouvernance 9. La gestion RN n’est donc pas condamnée en bloc par les contrôles indépendants.
Dans les assemblées, les votes disent l’écart avec l’image sociale. Il faut les lire avec précision. Le Parlement européen, l’Assemblée nationale et un conseil municipal ne se confondent pas. Et une abstention n’est pas un vote contre. À l’Assemblée nationale, le groupe RN a voté contre le passage du SMIC à 1 500 euros net en juillet 2022, mais pour le repas étudiant à 1 euro en février 2023 12. Au Parlement européen, il a voté contre le Fonds social pour le climat, qui aide les ménages modestes 13. Sur la mandature précédente, il a voté contre la régulation des pesticides, mais pour la politique agricole commune 14. Le relevé n’est pas monochrome.
Un dernier chiffre circule souvent. Jordan Bardella aurait manqué 70 % des séances de sa commission au Parlement européen, une commission mineure, sans rapports législatifs. Le parti, lui, met en avant une présence de 93,95 % en séance plénière 13. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose. Les opposer comme s’ils se contredisaient serait une erreur.
Une image qui s’adoucit, un fond qui tient
Le parti appelle sa transformation la « dédiabolisation ». C’est son mot. Les travaux qui l’étudient parlent plutôt de « normalisation » : le stigmate s’efface, la nature du parti ne change pas forcément 17,18.
Les étapes sont connues. En 2011, Marine Le Pen prend la tête du parti. En 2015, son père Jean-Marie Le Pen en est exclu 28. En 2018, le Front national devient le Rassemblement national. Entre-temps, le score progresse fortement, porté aussi par le contexte, pas par la seule image 16.
Cet adoucissement se mesure dans l’opinion. Entre 2016 et 2022, la part de Français qui associent le RN à « l’extrême droite » est passée de 77 % à 70 %. Le mot « xénophobe » de 60 % à 52 %. L’idée d’« un danger pour la démocratie » de 61 % à 54 % 15. En 2022, le RN n’était plus jugé le parti le plus dangereux, dépassé par La France insoumise 15. Ces chiffres décrivent une perception. Pas la nature du parti.
Sur le fond, le dossier judiciaire tient. En 2025, le RN a été condamné comme personne morale pour un détournement de fonds du Parlement européen, un préjudice estimé à près de 2,9 millions d’euros. En appel, le 7 juillet 2026, les condamnations ont été confirmées, et Marine Le Pen reste éligible pour 2027 19. Autre pièce : pour les législatives de 2024, un recensement mené par plusieurs rédactions a compté de l’ordre d’une centaine de candidats aux propos racistes, antisémites ou homophobes. Jordan Bardella parlait, lui, de « quatre ou cinq brebis galeuses » 20. Un candidat épinglé n’est pas pour autant condamné.
Comment se fabrique une image de normalité
Reste la seconde partie de la question : par quels ressorts cette image de normalité se construit-elle. Une expérience apporte une réponse mesurée. L’expérience a été menée au Royaume-Uni et en Australie, sur plus de dix mille personnes. Elle a diffusé de vrais entretiens télévisés d’anciens dirigeants d’extrême droite. Regarder un entretien non contredit augmente l’adhésion à ces idées de 3 à 5 points. Et il fait croire qu’elles sont plus répandues, jusqu’à 6 points de plus. Quand le journaliste contredit, l’effet disparaît 21. Ce qui compte n’est pas la chaîne, c’est la contradiction. L’étude a été faite à l’étranger : c’est un mécanisme, pas une mesure du cas français.
En France, une part du calcul échappe au décompte. Le régulateur de l’audiovisuel compte le temps de parole des responsables politiques, mais pas celui des éditorialistes et chroniqueurs, qui portent une ligne sans être élus 24. Le vocabulaire suit le mouvement. Des analyses de médias relèvent un glissement : « extrême droite » devient « droite nationale ». Et des propos racistes sont rebaptisés « positions controversées » 22,23. En juin 2026, ce même régulateur a mis en demeure CNews. Motif, après le visionnage de 168 heures de programmes : « la prédominance d’un même cadre d’interprétation de l’actualité », centré sur la menace que représenteraient l’immigration et l’islam 25.
Un garde-fou s’impose pourtant. Les médias ne font pas basculer l’opinion moyenne d’un bloc vers l’autre. Ils poussent les deux camps, chacun de son côté, plus loin qu’avant 26. Et la légitimation de l’extrême droite tient « autant à d’autres partis qu’à l’espace médiatique » 22. Écrire que « les médias ont fait gagner l’extrême droite » serait faux. Le mouvement est plus large. Il touche d’autres pays, avec des coalitions gouvernementales en Autriche, aux Pays-Bas et en Suède, et il va de pair avec la radicalisation de partis déjà installés 18.
Les scrutins sont nominatifs. Les rapports des chambres régionales des comptes sont publics. Les décisions de justice aussi. Et les deux centres ouverts en Albanie, capacité 36 000 places par an, sont toujours vides.
