« Étranger » et « immigré » : deux mots, deux populations
Un mot d’abord, parce qu’il change la lecture de tous les chiffres. « Étranger » et « immigré » ne veulent pas dire la même chose. Un étranger n’a pas la nationalité française. Un immigré est né étranger à l’étranger, puis s’est installé en France. Il le reste dans les statistiques, même après avoir été naturalisé.
Or un tiers des immigrés sont dans ce cas. Ils sont 2,6 millions à avoir pris la nationalité française 1. La France compte 6,3 millions d’étrangers et 8 millions d’immigrés 1. Ce ne sont pas les mêmes personnes.
Presque toutes les données d’emploi disponibles portent sur les immigrés. Un chiffre annoncé sur « les étrangers » mesure donc souvent une autre population. L’écart mérite d’être dit, pas gommé.
Une population qui travaille
Le premier constat des données est simple. Les immigrés travaillent. En 2024, 71 % des immigrés en âge de travailler sont actifs 2. Chez les personnes nées en France, c’est 75 %. Quatre points d’écart, pas un fossé.
Cet écart d’activité tient d’abord à l’emploi des femmes. Les hommes immigrés sont aussi actifs que les hommes nés en France, autour de 80 % 2. Chez les femmes immigrées, l’activité descend à 63 %, contre 73 % pour les femmes nées ici 2. Elle varie beaucoup selon l’origine, et baisse avec le nombre de jeunes enfants.
Où travaillent-ils ? Souvent dans les métiers durs, ceux qui peinent à recruter. Au recensement de 2017, les immigrés occupent 38,8 % des postes d’employés de maison, 28,4 % des emplois de gardiennage et de sécurité, 27 % des postes d’ouvriers non qualifiés du bâtiment, 22 % des postes de cuisiniers 3.
Ces actifs pèsent dans l’économie. Depuis 2019, l’emploi des immigrés explique plus du quart des emplois nets créés en France 4. Cette hausse vient surtout de femmes et de diplômés du supérieur, sur des postes qualifiés 4. Et la démographie a basculé. En 2025, pour la première fois depuis 1945, la France a compté plus de décès que de naissances 5. Sa population n’augmente plus que grâce au solde migratoire 5.
Le « coût de l’immigration » et sa fabrique
Reste le chiffre qui revient partout. L’immigration coûterait 35 à 40 milliards d’euros par an. Il vaut la peine de regarder d’où il sort.
Ce chiffre vient d’un observatoire privé, entré dans le débat public au printemps 2024 6. Sa méthode est connue. Il étale sur une seule année une moyenne calculée sur plusieurs. Il range parmi « les personnes nées à l’étranger » des Français de naissance. Il compte des dépenses comme la défense ou la dette 6.
Les chercheurs dont ce chiffre se réclame l’ont désavoué. « Ce chiffre n’est pas issu de mes travaux », dit l’un 6. « Cela vient d’une interprétation fallacieuse de nos travaux », dit un autre 6.
Que disent, eux, les travaux de recherche ? Le solde est proche de zéro. Sur trente ans en France, la contribution nette des immigrés au budget public tient entre −0,5 % du PIB et presque zéro selon l’année 7. Une étude de l’OCDE sur 25 pays trouve une contribution individuelle positive dans les 25 8. Le signe exact dépend d’une convention comptable, pas d’un résultat caché. L’ordre de grandeur, lui, est net : faible, autour de l’équilibre. Ni fardeau, ni pactole.
Et les sans-papiers ?
Une limite que personne ne lève : leur nombre est inconnu. Une personne sans titre de séjour n’est, par définition, pas comptée 9. Les chiffres qui circulent, de 600 000 à 700 000, sont des estimations, jamais un décompte 9.
Quant aux régularisations par le travail, elles tournent autour de 10 000 par an 10. En 2024, le total des régularisations a même reculé de 10 % 10.
Un emploi plus fragile
Serait-ce un tableau idéal ? Non, et les mêmes données le disent. L’emploi des immigrés est plus fragile. En 2024, leur taux de chômage atteint 12 %, contre 7 % pour les autres actifs 2. Près du double.
Ils sont aussi plus souvent en contrat court, et plus bas dans l’échelle. La moitié des immigrés en emploi occupent un poste du tiers inférieur des qualifications 11. Ce déséquilibre est réel. Il ne s’invente pas, il ne se cache pas non plus.
La qualification est là, la porte s’ouvre moins
D’où vient cette fragilité ? Pas d’un manque de travail ni de diplômes. C’est plutôt l’inverse. À poste égal, l’immigré est en moyenne plus diplômé que son collègue 11. Surtout quand son diplôme a été obtenu à l’étranger, où il est moins reconnu 11. La qualification est là. Elle n’est pas toujours employée à son niveau.
Reste un obstacle que la recherche a mesuré directement. Une étude publique a répondu à 2 400 offres d’emploi réelles 12. Elle a envoyé 9 600 candidatures fictives, aux contenus équivalents 12.
Un nom à consonance française recevait un retour dans 33 % des cas 12. Le même dossier, avec un nom à consonance maghrébine, dans 23 % 12. Un tiers de rappels en moins, à mérite égal 12. Pour obtenir autant de réponses, il faut envoyer une fois et demie plus de candidatures 12.
Deux CV identiques. Le même parcours, le même diplôme. Un nom qui change. Et une porte qui s’ouvre un tiers de fois en moins.
