Le 31 mars 2026, le tribunal administratif de Lille a tranché. La région Hauts-de-France avait versé 170 000 euros à une fédération qui combat les éoliennes. En première instance, le juge a jugé la subvention illégale. Il a ordonné le remboursement des 150 000 euros déjà payés. La région a fait appel, la décision n’est pas définitive. C’est, à ce jour, le seul financement d’une opposition à l’éolien qu’un juge ait eu à examiner. 1

L’argent, presque invisible

De ce côté-là, l’argent se laisse mal suivre. La principale fédération anti-éolien, la Fédération environnement durable, ne publie pas ses comptes. Son budget est inconnu 2. La loi n’oblige pas une association loi 1901 à le rendre public. Seul est connu ce qu’un acteur déclare de lui-même. Le Cérémé, un cercle pro-nucléaire, a ainsi déclaré 300 000 à 400 000 euros de dépenses d’influence pour la seule année 2020 2.

Cette fédération outille les opposants locaux. Elle fournit des statuts tout prêts, des modèles de tract, des consignes pour écrire aux élus, des recours types 3. C’est un travail d’organisation, pas un secret.

Reste la question posée partout : l’industrie du pétrole paie-t-elle ces campagnes ? En France, ce lien n’est pas établi 2. L’enquête la plus fouillée trouve des proximités de parcours, comme un dirigeant passé par l’industrie pétrolière. Elle ne trouve pas de flux d’argent 2. Le seul financement fossile direct prouvé concerne les États-Unis, pas les fédérations françaises 2. Affirmer le contraire serait inventer.

Le camp d’en face passe le même examen. Le lobby européen de l’éolien décrit un réseau d’opposants « professionnalisé », plus de 40 000 messages en dix-huit mois 4. Mais son rapport ne montre, lui non plus, aucun financement caché 4. Un chiffre spectaculaire n’est pas une preuve.

Un parc qui grandit, une opinion qui suit

Pendant ce temps, les éoliennes et les panneaux tournent. Fin 2024, les deux filières pèsent 48 717 mégawatts 5. Les renouvelables couvrent 33,9 % de l’électricité consommée dans le pays 5. Le solaire accélère et dépasse pour la première fois l’éolien terrestre 5. Une seule filière traîne derrière les objectifs officiels : l’éolien 5. Sa production a baissé de 12,6 % en 2024, mais à cause d’un vent moins fort cette année-là, pas d’un recul du parc, qui a grandi 5.

Le rejet massif, lui, ne se lit pas dans l’opinion. Le soutien aux renouvelables atteint 91 % 6.

Chez les gens qui vivent à moins de dix kilomètres d’un parc, la bonne image monte à 80 %, contre 73 % en moyenne 7. Les riverains proches en ont donc une meilleure image, pas une pire 7. À nuancer : ce sont des sondages, une opinion déclarée, pas un vote sur un projet précis 6,7. Et ce chiffre couvre un rayon de dix kilomètres. Tout près d’un projet en cours, à moins d’un kilomètre, l’adhésion ne progresse que de deux points 6.

Le recours, l’arme principale

Alors d’où vient le retard de l’éolien ? Du parcours du projet, pas d’un référendum perdu. Le mode d’action dominant est le recours en justice. Les travaux universitaires sur ce contentieux chiffrent entre 70 et 90 % la part des projets attaqués 21. La filière, elle, assure que les juges valident environ 80 % des autorisations, un chiffre d’un acteur qui défend son secteur 22. Le recours gagne donc rarement, mais il retarde, parfois des années. L’État a d’ailleurs réformé la procédure pour aller plus vite 8.

Cette bataille a un ancrage politique ancien. Marine Le Pen résume sa ligne dès 2012 : les éoliennes, « c’est immonde et ça ne marche pas » 2. Le Rassemblement national veut aujourd’hui démonter le parc existant 9,2. Une partie des Républicains vise autre chose, couper les subventions 9. Les objectifs diffèrent, mais les deux camps se sont retrouvés le 19 juin 2025. L’Assemblée a voté un moratoire sur l’éolien et le solaire, par 65 voix contre 62 10. Cinq jours plus tard, elle a rejeté la loi entière, par 377 voix contre 142 10. Le moratoire n’est jamais entré en vigueur 10. Le syndicat de la filière chiffrait à 80 000 les emplois menacés, un chiffre d’un acteur qui défend son secteur 10.

Des arguments solides, d’autres montés en épingle

Toutes les critiques ne se valent pas. Certaines reposent sur des faits mesurés. D’autres sur des peurs entretenues.

Du côté des faits, la gêne est réelle. Le bruit d’une éolienne s’entend à courte distance. La loi impose au moins 500 mètres des habitations et des limites de bruit, +5 décibels le jour, +3 la nuit 11. Ce seuil n’est pas toujours respecté. Le paysage aussi est un vrai sujet, et personne ne peut trancher un jugement de beauté à la place des gens. La nuisance visuelle est d’ailleurs reconnue 12. Les éoliennes tuent des oiseaux et des chauves-souris, de quelques-uns à une dizaine par machine et par an, avec un enjeu sérieux pour des rapaces rares 13. Les tout premiers contrats ont coûté cher au budget public, c’est un héritage documenté 14. Et le recyclage des pales reste un point dur, non résolu 15.

Du côté des peurs entretenues, le compte change. Les infrasons ne rendent pas malade : aucun effet sanitaire n’a été établi 16. La gêne ressentie, elle, existe bel et bien. Selon l’hypothèse retenue par les autorités sanitaires, elle tiendrait en partie au fait de savoir l’éolienne là, pas à des ondes secrètes 16,12. Les riverains gênés ne sont donc pas des menteurs. « L’éolien ne réduit pas le CO2 » est faux : sur tout son cycle de vie, il émet environ 14 grammes par kilowattheure, contre plusieurs centaines pour le gaz 17. « Rien ne se recycle » est faux aussi : plus de 90 % de la masse d’un panneau ou d’une éolienne repart en matière 15. Quant à l’intermittence, un réseau très fourni en renouvelables est jugé tenable sous conditions 18. Tenable ne veut pas dire gratuit, et ce journal ne tranche pas ici le débat entre nucléaire et renouvelables.

À qui profite le doute

Reste la question de départ. À qui profite ce doute ? Pas à celui qui subit une nuisance bien réelle : lui a un problème concret, ici et maintenant. Le doute utile est ailleurs. Il sert celui qui a intérêt à retarder.

Ce procédé porte un nom, et il est ancien. En 1969, une note interne d’un cigarettier américain l’écrit noir sur blanc 20.

« Le doute est notre produit. C’est le meilleur moyen de rivaliser avec les faits établis. C’est aussi le moyen d’installer une controverse. »

Note interne d'un cigarettier, 1969

La cible n’est pas la science. C’est l’opinion. Inutile de convaincre que l’éolien est nuisible. Il suffit d’installer le doute pour gagner du temps.

Ce doute a des relais mesurés. En 2025, un décompte a recensé 665 cas de fausses informations sur le climat à la télé et à la radio françaises 19. Les renouvelables sont la cible numéro un 19. La concentration est forte : sur CNews, un cas toutes les 35 minutes d’antenne consacrée au climat, sur Sud Radio un toutes les heures 19. Ce décompte vient d’un collectif engagé, et sa règle de comptage lui appartient : ce n’est pas une décision de l’Arcom 19.

Qui gagne à ce doute ? Plusieurs intérêts, qui vont dans le même sens sans forcément se parler. La filière nucléaire d’abord. L’éolien et le solaire sont ses concurrents dans le mix. Et l’électricien public traîne une dette de 54 milliards d’euros 2. Un pétrolier ensuite : TotalEnergies consacrerait, selon une ONG, moins de 3 % de sa production aux renouvelables, et a quitté le syndicat de la filière en 2025 2. Une partie de la droite et de l’extrême droite enfin, pour qui le sujet est devenu un marqueur 2,9.

Un dernier mot, le plus important. Ces intérêts convergent. Cela ne prouve pas qu’ils se coordonnent, ni qu’une seule main paie l’ensemble. Fabriquer ce lien serait commettre la faute même qu’on reproche au doute : conclure sans preuve.

Les faits, eux, tiennent en peu de mots. Le parc grandit. Les renouvelables couvrent un tiers de l’électricité du pays 5. Neuf Français sur dix les soutiennent 6. Et ceux qui vivent le plus près des éoliennes en ont, plus que les autres, une bonne image 7.