Un écureuil ressort de son terrier. Il a passé neuf mois sous la terre. On le lâche dans un labyrinthe qu’il avait appris avant l’hiver. Il retrouve la sortie presque aussi vite qu’un an plus tôt. Pourtant, tout ce temps, son cerveau avait presque cessé de tourner.

Un cerveau presque à l’arrêt

Cet animal n’est pas l’écureuil roux des parcs. Celui des parcs ne dort pas vraiment l’hiver. Ici, il s’agit d’un écureuil terrestre, un spermophile. Il vit dans un terrier, sous la terre.

Son hibernation est extrême. Elle dure huit à neuf mois 1. Pendant plus de 90 % de ce temps, l’animal est en veille profonde 1. Il perd plus de 30 % de son poids 1.

Dans cet état, le métabolisme de l’animal tombe jusqu’à 1 % de la normale 1. Le cerveau, lui, tourne au ralenti : le sang y circule moins, son activité s’effondre 1. Sa température approche le point de congélation. Les neurones s’arrêtent presque, parfois une semaine d’affilée 2.

Le cerveau se défait

Le plus étonnant vient ensuite. En entrant en veille, le cerveau se démonte. Les neurones replient leurs branches et leurs points de contact. Une grande part des connexions disparaît 2,7.

Ce repli ne touche pas une seule région. Il gagne tout le cerveau, jusqu’à la zone de la mémoire 2,7. Et plus il fait froid, plus le cerveau se replie. Le lien est direct et mesuré 2.

Deux heures pour tout reconstruire

Puis vient le réveil. En se réchauffant, l’animal reconstruit tout. Les connexions repoussent pendant les deux heures du retour à sa température normale 2.

Elles repoussent au même niveau qu’avant. Peu importe le froid subi pendant l’hiver, le cerveau retrouve les mêmes valeurs finales 2. La repousse dépasse même un instant la cible. Elle culmine deux à trois heures après le réveil, puis le cerveau élague le surplus vers 24 heures 4.

Deux heures, c’est très rapide. Un animal qui n’hiberne pas mettrait plus d’un jour à en faire autant 7.

Une protéine d’Alzheimer qui va et vient

Un autre détail surprend. En hiver, une protéine du cerveau se transforme. Elle prend la forme caractéristique de la maladie d’Alzheimer 3. Chez un humain malade, cette forme abîme le cerveau pour de bon.

Chez l’écureuil, non. La transformation apparaît en hiver, puis disparaît entièrement au réveil 3. Elle revient à chaque cycle, sans laisser de trace 3.

Comment ? Le froid bloquerait les mécanismes qui nettoient d’habitude cette protéine 7. Elle resterait transformée jusqu’au réveil, puis serait effacée. Ce mécanisme reste une piste, pas une certitude 7.

Et la mémoire, elle, tient

Reste la grande question. Le cerveau se défait en grande partie. Le souvenir résiste-t-il ?

La réponse la plus claire vient d’une expérience de terrain récente. Des écureuils en liberté ont appris un labyrinthe avant l’hiver. Neuf mois plus tard, on les y replace. Ils battent les animaux naïfs de 41 à 98 % selon la mesure 1. Ils repartent presque à leur niveau d’avant l’hiver 1.

Le souvenir a donc traversé l’hiver. Il a survécu à la disparition d’une grande part de son support physique.

Une réserve, pour rester juste. Ce résultat n’est pas une loi absolue. En réunissant toutes les études publiées, le bilan est partagé : huit trouvent la mémoire intacte, cinq la trouvent abîmée 8. Et d’un animal à l’autre, le résultat varie. Certains écureuils gardent tout, d’autres non 5.

Une chose est sûre en revanche. Après le réveil, le cerveau réapprend sans peine. Il forme de nouveaux souvenirs normalement, et il les fixe parfois même mieux 4.

Ce que cet écureuil apprend aux humains

Ce cycle intéresse la recherche bien au-delà de l’animal. Il offre un modèle rare. Un cerveau perd ses connexions et voit apparaître la protéine d’Alzheimer. Puis il répare tout, chaque année, sans séquelle.

Une expérience va dans ce sens. Chez une souris malade d’Alzheimer, un court épisode de veille profonde a restauré la mémoire 6. Mais l’effet n’a pas duré : il avait disparu au bout de 24 heures 6. C’était une souris, en laboratoire, pas un humain 6. Aucun traitement n’en découle à ce jour.

C’est donc une piste de recherche, pas un espoir de soin immédiat. La prudence reste de mise.

Il reste surtout cette leçon, plus large que l’écureuil. Un souvenir peut survivre à la perte, puis à la reconstruction, de ses connexions physiques. Il ne tient donc pas seulement au câblage du moment. Chaque printemps, ce petit animal le prouve en ressortant de terre.