À Pierre-Bénite, au sud de Lyon, des habitants ont reçu une consigne simple. Ne plus manger les œufs de leur poulailler. Ni les poissons pêchés à côté. Ni les légumes du jardin dans un rayon de 500 mètres 1. Des composés chimiques appelés PFAS ont été retrouvés jusque dans le lait maternel de mères du secteur 2. L’eau d’un captage voisin a dépassé les seuils en 2022. Le traitement est en cours, financé en partie par l’argent public 1.

Un quart des Français a bu une eau non conforme

En 2023, environ 16,97 millions de personnes ont bu au moins une fois une eau non conforme aux limites fixées pour les pesticides 3. Un quart de la population raccordée. L’année d’avant, ils étaient 15,4 % 3. La contamination monte, et elle se mesure.

Non conforme ne veut pas dire dangereux. La limite de 0,1 microgramme par litre est une règle de gestion, pas un seuil de poison 4. Un dépassement déclenche une surveillance, une dilution, un traitement. Pas forcément un risque avéré.

Une molécule domine ces dépassements. Le R471811, un résidu du chlorothalonil, un pesticide. À lui seul, il concerne l’eau de 5,1 millions de personnes 3. La campagne nationale de l’agence sanitaire l’a retrouvé dans plus d’un échantillon sur deux 5.

Un détail sur la façon de compter mérite l’attention. En 2024, l’agence sanitaire a reclassé ce résidu de « pertinent » à « non pertinent ». Son seuil de gestion est passé de 0,1 à 0,9 microgramme par litre, multiplié par neuf 17. Les prochains chiffres de non-conformité baisseront donc mécaniquement. Non parce que l’eau sera plus propre. Parce que la règle de mesure a changé.

Les PFAS racontent une autre histoire. Ces composés industriels très persistants ne se dégradent presque pas. Une molécule à chaîne ultracourte, le TFA, a été retrouvée dans plus de 92 % des prélèvements d’une campagne nationale fin 2025 16. Mais elle n’entre pas dans les vingt PFAS encadrés par la loi. Sur ces vingt-là, neuf échantillons seulement, sur plus de 620, dépassent le seuil 16. Contamination massive pour une molécule non réglementée, dépassements rares pour celles qui le sont.

Nettoyer coûte un à deux milliards par an

Retirer ces molécules de l’eau coûte cher. Pour les pesticides et les nitrates réunis, la facture nationale tient dans une fourchette. Un à deux milliards d’euros par an 6. Un rapport du Sénat de 2025 retient ce chiffre. Il note qu’il « ne cesse d’augmenter » : plus de réactifs, plus d’énergie, plus de polluants à traiter 6.

Le poids tombe surtout sur les petites communes. Une unité de traitement des pesticides coûte de l’ordre d’un million d’euros 7. Pour un village de 5 000 habitants, c’est un mur. Entre 1980 et 2024, près de 14 300 captages ont fermé en France 6. La dégradation de la ressource explique environ un tiers de ces fermetures 6.

À l’échelle du continent, l’ordre de grandeur donne le vertige. Des chercheurs chiffrent jusqu’à 2 000 milliards d’euros sur vingt ans pour nettoyer les PFAS en Europe, si rien ne change 8. Attention au périmètre. Ce montant couvre toute la dépollution de l’environnement, sols et eaux compris, pas la seule eau du robinet 8. Il n’a aucun rapport avec la facture française de potabilisation.

La facture arrive sur le robinet, pas chez le pollueur

Reste la question du payeur. En France, une règle ancienne commande tout. « L’eau paie l’eau » 9. Le service d’eau se finance par la facture des abonnés, pas par l’impôt général 9. Chaque euro de dépollution remonte donc sur la note d’eau. Pas sur le budget de l’État.

Dans les départements les plus touchés, le surcoût atteint 0,3 à 0,4 euro par mètre cube. Soit 36 à 48 euros par an pour un foyer moyen 6. À l’échelle du pays, le service statistique du ministère de l’écologie a chiffré ce que la pollution par les pesticides coûte aux ménages. Un à un milliard et demi d’euros par an 10. Dedans, une ligne parle d’elle-même. 220 millions d’euros d’eau en bouteille achetée pour les nourrissons 10.

88 % pour les ménages, une fraction pour les pollueurs

Qui alimente cette pollution ? Pour les pesticides et les nitrates, la réponse est documentée. L’agriculture en génère 70 à 75 %, selon le service statistique de l’État 10. Ce n’est pas un procès. C’est un chiffrage officiel.

Face à cette part, la clé de financement surprend. En 2013, les ménages réglaient 87 % des redevances perçues par les agences de l’eau. Les agriculteurs, 6 %. L’industrie, 7 % 11. Un an plus tard, la part des ménages tenait à 88 % 12.

La Cour des comptes a posé le constat. Ses intertitres parlent de « pollueurs insuffisamment taxés ». La contribution agricole reste, écrit-elle, « nettement inférieure au regard des pollutions causées » 11. Un exemple résume tout. La redevance sur l’élevage rapportait 3 millions d’euros en 2013. Le seul nettoyage des algues vertes coûte au moins 30 millions par an 11.

L’agriculteur n’est pas pour autant le grand gagnant. La redevance sur les pesticides pèse jusqu’à 13 % du coût d’un traitement du blé 13. Il la sent passer. Mais rapportée au prix des produits, elle ne représente que 5 à 6 % 11. Trop peu pour dissuader, juge la Cour des comptes 11. Ce mécanisme censé faire payer la pollution à la source rapporte environ 150 millions d’euros par an 13. Une goutte devant la facture de dépollution.

Sur les PFAS, la règle vient de changer

Sur un point, la logique s’inverse. La loi de février 2025 a créé une redevance sur les PFAS. Elle vise les industriels, pas les ménages 14. Mille euros par kilo rejeté dans l’eau, pour les sites classés 14. La même loi interdit ces composés à la source. Cosmétiques, textiles grand public, fart à ski dès 2026 15.

Une réforme des redevances de l’eau est aussi entrée en vigueur début 2025 18. L’un de ses trois objectifs affichés : faire peser moins la fiscalité de l’eau sur les ménages 19. Mais son rendement global est redistribué, pas baissé 18. Ses effets chiffrés sur le partage ne sont pas encore publics. La répartition « 88 % ménages » reste, pour l’instant, la dernière mesurée 11,12.

Sur les PFAS réglementés, l’eau du robinet française reste, dans son immense majorité, conforme 16. Le débat ne porte pas sur un danger immédiat. Il porte sur une addition. Elle se compte en milliards, elle grimpe chaque année, et elle s’inscrit sur la facture des foyers. La Cour des comptes l’a écrit noir sur blanc dès 2015 : les pollueurs sont « insuffisamment taxés » 11. Onze ans plus tard, une réforme cherche encore à corriger le déséquilibre.