Le 26 septembre 2022, une sonde a percuté un petit astéroïde à plus de 22 000 km/h. Le choc était voulu. L’idée : voir s’il est possible de dévier un caillou de l’espace en lui rentrant dedans. La réponse est oui.

Un astéroïde déplacé de trente-trois minutes

La cible s’appelait Dimorphos. Un bloc de roche de 160 mètres, qui tourne autour d’un astéroïde plus gros, Didymos 1. Ni l’un ni l’autre ne menaçait la Terre. C’était un essai, choisi exprès loin de la planète.

Avant le choc, Dimorphos faisait le tour de son compagnon en 11 heures et 55 minutes. Après, en 11 heures et 23 minutes. Son orbite a été raccourcie de 33 minutes 2. Un engin construit sur Terre venait de modifier la course d’un astéroïde. Pour la première fois.

Il y a même eu une surprise. Le choc a projeté un nuage de débris dans l’espace. Ce jet de roche a poussé l’astéroïde comme un petit moteur. L’effet a donc été plus fort que le seul impact de la sonde 3. De combien, exactement, personne ne le sait encore avec certitude : le calcul dépend de la masse de Dimorphos, qui n’était pas mesurée ce jour-là 3.

Une seule fois, sur un seul petit caillou

Reste à ne pas confondre une réussite avec un bouclier. Les agences spatiales emploient parfois le mot. Il va plus vite que la réalité.

Une technique a marché, une seule fois, sur un seul petit objet. Pour savoir si le résultat tient vraiment, il faut peser Dimorphos. C’est le travail d’une autre sonde, Hera, lancée le 7 octobre 2024 vers le même astéroïde 4. Elle doit l’atteindre fin 2026 ou en 2027. Là, elle mesurera sa masse, la taille du cratère creusé par le choc et ce qu’il y a à l’intérieur 4. Tant que ce n’est pas fait, l’ampleur réelle de la déviation reste une estimation encadrée 3,4.

Les limites sont connues, et les agences les écrivent elles-mêmes. Aujourd’hui, la défense planétaire sait dévier un objet de moins d’un kilomètre, à condition de le repérer plus de deux ans à l’avance 5. Un astéroïde plus gros, ou repéré trop tard, sort de ce cadre. Et il n’existe aucun système prêt à décoller en cas d’alerte. La doctrine officielle parle de capacités « à développer et à faire mûrir avant d’en avoir besoin » 6. Tout reste à construire.

Les autres idées sont encore sur le papier

Percuter n’est pas la seule méthode imaginée. Mais c’est la seule testée en vrai.

Une sonde pourrait se placer à côté de l’astéroïde et le tirer doucement par sa seule gravité, pendant des années. Lent, précis, jamais essayé, et sans doute inopérant au-delà de 500 mètres 8. On a aussi proposé de le pousser avec le jet d’un moteur à ions. Jamais appliqué non plus 8. Ou de vaporiser sa surface au laser, un procédé testé seulement en laboratoire 8.

Et le nucléaire ? La doctrine le réserve aux cas extrêmes : objet très gros, ou alerte trop courte. L’idée n’est pas de casser l’astéroïde en morceaux, ce qui multiplierait les projectiles, mais de faire exploser une charge à distance pour vaporiser une couche de surface et le pousser 6. Un premier essai en laboratoire, en 2024, a validé le principe sur de minuscules éclats de roche. Mais à l’échelle d’un vrai astéroïde, cela reste un calcul, jamais une démonstration 7.

Le vrai verrou, c’est de voir l’astéroïde arriver

Toute cette mécanique suppose une chose : avoir repéré l’objet. Une déviation parfaite ne sert à rien sur un astéroïde qu’aucun télescope n’a vu venir.

Un exemple l’a rappelé. Le 15 février 2013, au-dessus de la ville russe de Tcheliabinsk, un objet d’une vingtaine de mètres a explosé en plein ciel. Il libérait l’énergie d’une demi-mégatonne, soit trente-cinq bombes d’Hiroshima. L’onde de choc a soufflé des milliers de fenêtres. Environ 1 500 personnes ont été blessées, surtout par des éclats de verre 12. Personne ne l’avait vu arriver : il venait de la direction du Soleil, un angle mort pour les télescopes au sol 12.

Le recensement progresse quand même. On connaît aujourd’hui plus de 42 000 astéroïdes qui croisent l’orbite de la Terre 9. Les plus gros, ceux de plus d’un kilomètre, capables d’un effet mondial, sont presque tous répertoriés. Aucun ne menace la Terre dans les cent prochaines années 11. Le trou est ailleurs. Les objets moyens, à partir de 140 mètres, assez puissants pour ravager une région, ne sont catalogués qu’à moins de la moitié 10. Et les petits, de la taille de celui de Tcheliabinsk, échappent presque tous au comptage.

Pour combler l’angle mort du Soleil, deux télescopes spatiaux sont en préparation, l’un américain, l’autre européen. Ils observeront plus près de la direction du Soleil que ne le permet le sol 10. Promesse d’agences, pas encore un instrument en service.

Le danger est réel, mais rare

Le danger est réel mais rare, et les ordres de grandeur méritent d’être posés. Un objet de la taille de celui de Tcheliabinsk tombe tous les 50 à 100 ans 12. Un objet de 50 à 80 mètres, comme celui qui a rasé 2 000 km² de forêt en Sibérie en 1908, de l’ordre du millénaire 13. Et un géant de 10 kilomètres, comme celui qui a précipité la fin des dinosaures, tous les cent millions d’années et davantage 11.

Une vraie alerte a eu lieu récemment, et elle montre comment le système travaille. Fin 2024, un astéroïde baptisé 2024 YR4 est repéré. Sa probabilité de frapper la Terre en 2032 grimpe : 1,2 % fin janvier 2025, puis un pic à 2,8 % selon le centre de calcul européen, 3,1 % selon l’américain, le 18 février 16,17. Dès le lendemain, de nouvelles observations la divisent par deux. Fin février, elle retombe à 0,001 %. Le risque est écarté 16. Une probabilité qui monte puis chute n’est pas une fausse alerte. C’est le calcul de trajectoire qui s’affine, mesure après mesure.

Le prochain rendez-vous sera à l’œil nu. Le 13 avril 2029, un astéroïde de 340 mètres, Apophis, passera à environ 32 000 kilomètres de la surface terrestre. Plus près que les satellites de télévision. Il sera visible sans télescope depuis l’Europe, l’Afrique et l’Asie 14. Aucun danger : le risque de collision a été écarté, pour 2029 comme pour au moins un siècle 14. Une sonde européenne, Ramses, doit partir en 2028 pour l’accompagner pendant ce survol et observer comment la gravité terrestre le déforme 15.

Il y a dix ans, face à un astéroïde lancé sur la Terre, l’humanité n’avait aucune parade. Aujourd’hui, une sonde a déplacé une orbite de trente-trois minutes. Une autre va bientôt dire de combien, exactement. Ce n’est pas encore un bouclier. C’est un début, et il est réel.