Un virus déjà là depuis soixante ans
Le West Nile n’est pas une nouvelle maladie en France. Les premiers cas humains et équins remontent au début des années 1960 14. Le virus circule entre des oiseaux et des moustiques du genre Culex, le moustique commun, déjà présent dans toute la France métropolitaine 3.
Le cheval et l’humain sont des impasses. Ils attrapent le virus, mais ne le repassent à personne 3,10. Un malade du West Nile ne contamine pas son voisin. La chaîne part d’un oiseau, passe par un moustique, et s’arrête à la personne piquée.
Ce qui a changé, ce n’est donc pas la présence du virus. C’est son ampleur et sa carte. En 2025, la France a battu son record avec 62 cas humains, dans 17 départements et 6 régions, dont l’Île-de-France, l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Normandie pour la première fois 3. En 2026, ce record a été écrasé. Les Pays de la Loire, le Centre-Val de Loire et la Corse sont touchés à leur tour 2.
Le moustique tigre, lui, est arrivé par bateau
L’autre virus du dossier, la dengue, voyage avec un moustique différent, le moustique tigre. Celui-là est bien un nouveau venu. Il n’existait pas en métropole avant 2004, où il s’est installé dans les Alpes-Maritimes 4.
Il n’est pas arrivé dans les bagages de voyageurs. Il est arrivé dans des marchandises. Ses œufs résistent plusieurs mois au sec. Ils ont voyagé dans le commerce mondial de pneus usagés, où l’eau de pluie stagnante fait un nid à larves 4.
Une fois posé dans le sud, il a remonté le pays le long des autoroutes, de voiture en voiture. De quelques départements en 2010, il occupe aujourd’hui 81 des 96 départements métropolitains, soit plus de huit sur dix 6. Et il ne recule pas. Là où il s’installe, il reste.
Comment une personne tombe malade ici
La dengue, le chikungunya et le Zika suivent tous le même mécanisme. Le virus passe d’un humain à un moustique, puis du moustique à un autre humain 11. Jamais directement d’une personne à une autre. Sans moustique installé sur place, pas de transmission locale.
Un cas local demande donc deux choses en même temps. Un moustique tigre déjà implanté. Et quelqu’un qui a rapporté le virus d’un séjour à l’étranger. Dans le langage de la surveillance, cette personne est un « cas importé » : elle a été infectée pendant un voyage, pas une origine ou un statut 5.
Les chiffres disent d’où viennent ces voyageurs. Pour la dengue en 2024, les deux premières provenances étaient la Guadeloupe, avec 591 cas, et la Martinique, avec 527 cas 5. Deux territoires français. Ce sont des résidents qui rentrent chez eux. Venaient ensuite l’Indonésie, la Côte d’Ivoire et la Thaïlande 5. En 2025, la grande vague de chikungunya rapporté, près de 2 400 cas, venait de La Réunion 6. Là-bas, deux personnes sur trois portent désormais des anticorps contre le virus 7.
Une idée circule, selon laquelle ces maladies seraient apportées par l’immigration. Les bulletins de surveillance décrivent autre chose. La montée des cas transmis sur place suit la carte du moustique, pas celle des populations. L’explosion du chikungunya local en 2025 en est l’exemple. Le pays est passé d’un seul cas en 2024 à 809 cas, concentrés en Provence-Alpes-Côte d’Azur, là où le moustique est bien installé 6. Un facteur de géographie et d’insectes, pas de démographie.
Les données ont leur limite, et elle se dit. Les voyageurs rapportent bien le virus de zones où il sévit, aux Antilles, dans l’océan Indien, en Asie. Le fait vérifiable est qu’il s’agit de voyageurs, souvent des Français, et que le virus a besoin du moustique local pour passer à quelqu’un d’autre.
Le climat déplace la carte
Derrière les deux virus, un même moteur de fond : le réchauffement. Des étés plus longs, des hivers plus doux, des saisons de transmission plus longues et plus intenses 8. La chaleur étend la zone où le moustique survit, vers le nord et en altitude. Elle accélère aussi la fabrication du virus à l’intérieur de l’insecte 8.
La France n’est pas un cas à part. Le moustique tigre est désormais installé dans 16 pays et 369 régions d’Europe en 2025, contre 114 une décennie plus tôt. L’agence sanitaire européenne parle d’une « nouvelle normalité » 8. En 2024, l’Union européenne a compté 304 cas de dengue transmis sur place, un record, dont 213 en Italie et 83 en France 8.
Reste une inconnue, et il faut la poser comme telle. Personne n’a encore expliqué pourquoi le West Nile a autant grimpé en 2026 précisément. Le moteur de fond, le climat, est documenté. Le détail de cette année-là, non 2. Les données 2026 sont celles d’une saison en cours. Le bilan définitif n’est attendu qu’en 2027 2.
Qui est le plus exposé
Trois réponses se superposent, toutes tirées des mêmes bulletins.
Par le lieu d’abord. Le risque est là où le moustique vit. Le sud reste en tête pour les deux virus. Mais le front gagne l’ouest, le nord-ouest et l’Île-de-France 2,6.
Par l’âge et l’état de santé ensuite. Pour le West Nile, environ 80 cas sur 100 ne donnent aucun signe. Un cas sur cinq entraîne une fièvre. Et environ un sur cent attaque le système nerveux, une forme grave qui touche surtout les plus de 50 ans et les personnes affaiblies 9,10. En 2025, sur 62 cas, 20 ont pris cette forme grave. Cinq personnes en sont mortes, d’un âge médian de 76 ans 3. Il n’existe ni vaccin humain, ni traitement qui vise le virus, seulement des soins pour tenir 10.
Les autres virus visent d’autres personnes. La dengue frappe plus fort ceux qui l’ont déjà eue une fois 11. Le chikungunya donne des douleurs articulaires qui durent des mois, parfois des années, et des formes graves chez les nouveau-nés et les personnes âgées fragiles 12. Le Zika, le plus souvent bénin, devient dangereux pour la femme enceinte, avec un risque pour le développement du bébé 13.
Par une porte à part, enfin. Le West Nile peut passer par un don du sang ou une greffe d’organe. En 2025, un même donneur a transmis le virus à deux receveurs. C’est pour écarter ce risque que les dons du sang sont dépistés pendant la saison, dans les départements concernés 3.
Ce qui décide, au bout du compte
Le moustique commun porte le West Nile depuis soixante ans. Le moustique tigre, lui, s’est posé dans le sud en 2004 et a gagné le pays depuis. Entre les deux, le même facteur commande : un insecte installé et un climat qui le garde actif plus longtemps.
Là où le moustique est là, le virus peut circuler dès qu’un voyageur le rapporte. Là où il n’est pas encore, il avance vers le nord, saison après saison 6. La carte des prochaines années se lit déjà dans celle des moustiques.
