Un chiffre a circulé cet été : plus 37 % d’homicides. Le bilan annuel du ministère de l’Intérieur en donne un autre : plus 1 %, soit 982 victimes en 2025. Les deux sortent de la même source. L’écart tient à la manière de compter.

Des chiffres qui montent, d’autres qui baissent

Le service statistique du ministère de l’Intérieur a publié son bilan 2025. Il suit dix-huit indicateurs. Le mot qu’il emploie lui-même est « contrastées » 1.

Plusieurs violences aux personnes augmentent. Les violences physiques enregistrées progressent de 5 %. Les violences sexuelles de 8 %. Les tentatives d’homicide de 5 % 1.

Plusieurs atteintes aux biens reculent. Les vols de véhicules baissent de 9 %. Les vols avec armes de 7 %. Les cambriolages de logement de 3 % 1.

Ce n’est donc pas une hausse d’ensemble. C’est un tableau où chaque ligne bouge dans son sens. Un titre qui n’en garde qu’une moitié, dans un sens ou dans l’autre, ne décrit pas l’année.

Le chiffre le plus solide

Un indicateur résiste mieux que les autres : les homicides. Un mort est presque toujours enregistré. Le nombre ne dépend donc pas de la décision d’une victime d’aller au commissariat.

En 2025, il s’établit à 982 victimes, en hausse de 1 % sur un an 1. C’est ce chiffre-là qu’il faut comparer au « plus 37 % » qui a circulé. Ce dernier vient d’une fenêtre courte, de quelques mois. L’année entière, consolidée, donne plus 1 %.

Sur longue période, la tendance est encore plus nette. Le taux d’homicides a été divisé par deux depuis le début des années 1990 : environ 3 pour 100 000 habitants en 1993, 1,4 en 2022 5. En volume, on comptait près de 1 400 morts par an il y a vingt ans, moins de mille aujourd’hui 5. C’est le fait qui contredit le plus directement l’idée d’une France qui « s’ensauvage » 6.

Ce qu’un chiffre compte, et ce qu’il rate

Reste le point décisif. Ces chiffres ne mesurent pas la délinquance réelle. Ils comptent les faits enregistrés par la police et la gendarmerie. Ce n’est pas la même chose, et le producteur le dit lui-même.

« De nombreuses personnes ne portent pas plainte, ce qui tend à sous-estimer l’ampleur de la délinquance à partir des infractions enregistrées par la police et la gendarmerie nationales. »

Le service statistique du ministère de l'Intérieur

Le nombre de plaintes varie du tout au tout selon le fait subi. Neuf vols de voiture sur dix sont déclarés. Mais à peine une violence physique sur cinq, et une violence sexuelle sur trente-trois 2,3. Une personne agressée qui renonce à porter plainte, parce qu’elle « n’y croit pas », sort du décompte. Elle a bien été victime. Le chiffre l’ignore.

D’où une conséquence contre-intuitive. Quand une violence est mieux accueillie au commissariat, les plaintes montent. Le chiffre monte donc aussi, sans qu’il y ait plus de faits. Le service statistique l’écrit pour les violences intrafamiliales et pour les violences sexuelles, portées depuis 2018 par la libération de la parole 1,2.

Un fact-check a mis ce piège en évidence. Dans le Loir-et-Cher, les violences intrafamiliales enregistrées ont bondi de 46 % entre 2022 et 2023. La cause était le meilleur accueil des victimes, pas une flambée réelle 7.

La mesure qui ne dépend pas des plaintes

Pour voir sous la surface, il existe un autre instrument. Une grande enquête interroge chaque année la population, plaignants ou non, sur ce qu’elle a subi 3. C’est le contrepoint des plaintes, et les deux sont jugés « indissociables » 2.

Son résultat est clair. Environ 700 000 personnes se disent chaque année victimes de violences physiques, un total stable depuis vingt ans 4. Loin, donc, du « million d’agressions » qui a tourné sur les réseaux, un calcul qui gonflait 300 000 faits par un taux de sous-déclaration appliqué à tort 7. La délinquance effectivement subie est bien plus stable que le compteur des plaintes ne le laisse croire.

Deux façons opposées de tordre un chiffre

Le même chiffre officiel est mis en scène dans les deux sens, et le scepticisme doit valoir pour les deux.

D’un côté, un ministre qui défend son bilan. Fin janvier, il récuse toute « brutalisation » et parle d’« exagération », alors que treize des dix-huit indicateurs progressent 1,9. Il met en avant les baisses et s’attribue les résultats. Un télégramme aux préfets aligne les « trophées » : 37 045 interpellations, 4,9 tonnes de stupéfiants saisies. Y figure aussi cette ligne : « 14 131 étrangers en situation irrégulière interpellés ». Elle est rangée parmi les résultats contre la délinquance 10.

De l’autre, le procédé inverse. Une variation de quelques mois, volatile, est brandie à la place de l’année consolidée. Le « plus 37 % d’homicides » contre le plus 1 % réel en est l’exemple. Une fenêtre courte donne des écarts spectaculaires qui s’effacent sur douze mois.

Lire le chiffre « étrangers » sans se faire avoir

Un dernier chiffre revient toujours. Les étrangers, 9 % des résidents, sont plus souvent mis en cause pour certains vols : 37 % des vols dans les véhicules, 36 % des cambriolages 1. Le fait est réel. Ce qu’il ne dit pas l’est aussi.

« Mis en cause » n’est pas « condamné » : c’est un soupçon, pas un jugement. On enregistre davantage là où la police se concentre. Et les mis en cause sont surtout de jeunes hommes, quelle que soit leur nationalité 8. Les étrangers sont d’ailleurs aussi surreprésentés parmi les victimes, par exemple des vols avec armes 8. Aucun lien de cause à effet n’est établi entre immigration et délinquance, et des études étrangères récentes n’en trouvent pas 8.

Un autre chiffre passe plus inaperçu. La part des mineurs parmi les mis en cause baisse depuis 2016, pour les vols comme pour les violences hors du cadre familial 1. La jeunesse n’est pas de plus en plus violente dans ces statistiques. Elle l’est de moins en moins.

Ce que les chiffres permettent de dire

Au bout du compte, la donnée 2025 dit ceci. Des mouvements réels et contrastés selon le fait. Une hausse de fond des violences aux personnes, dont une part est une hausse des signalements. Une baisse durable des vols et des homicides. Et un compteur qui, seul, ne suffit jamais à trancher.

La peur, elle, est un autre objet, mesuré à part. Environ deux personnes sur dix se disent en insécurité, une proportion stable depuis quinze ans 4. Ce ressenti est réel, et il n’a pas à être nié. Mais il ne se calque pas sur la courbe des faits les plus graves. Confondre les deux, c’est laisser un chiffre dire ce qu’il ne mesure pas.