Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, une rixe éclate à la sortie du bal de l’hiver de Crépol, dans la Drôme. Des couteaux sortent. Quatre personnes sont grièvement blessées. Thomas Perotto, seize ans, meurt pendant son transport à l’hôpital. Vingt mois plus tard, l’essentiel manque toujours : qui a porté le coup mortel.

Ce que les juges ont fait le 20 juillet

Le 20 juillet 2026, les juges d’instruction de Valence ont ajouté au dossier une circonstance aggravante de racisme 2. Ils l’ont fait contre l’avis du parquet 2.

Une circonstance aggravante ne crée pas un crime. Elle alourdit la peine d’un crime déjà reproché. Le crime reproché, lui, ne change pas. C’est un homicide et des tentatives d’homicide. Quatorze hommes sont mis en examen pour ces faits 1. Ils sont présumés innocents. Aucun n’a reconnu le coup mortel 1,2.

Cet ajout n’est pas un jugement. C’est un acte d’instruction. Il peut encore tomber. L’ordonnance qui décidera du renvoi devant la cour d’assises n’est pas écrite 1. Les jurés, ensuite, pourront retenir cette circonstance ou l’écarter. Le procès n’aura pas lieu avant fin 2027 1. Sur le fond, rien n’est jugé.

Un désaccord à l’intérieur de la justice

Ces témoignages ne sont pas nouveaux. Ils sont au dossier depuis le premier jour. Dès novembre 2023, le parquet lui-même les avait recensés : « neuf témoins ou victimes sur les 104 auditionnés » rapportaient des propos hostiles aux Blancs 2.

Le même parquet en tirait alors la conclusion inverse de celle des juges. Son chef l’a dite publiquement, le 26 novembre 2023 3.

« À ce stade de l’enquête, rien ne caractérise un mobile raciste, une attaque anti-blanc. »

Les éléments, ajoutait-il, n’étaient « ni suffisants, ni déterminants juridiquement » 3. Cette lecture, le parquet l’a tenue jusqu’à ses réquisitions de juin 2026 1,2.

Un propos revient dans le récit, « on est là pour planter des Blancs ». C’est un témoignage versé au dossier, rapporté par une source proche de l’enquête 2. Aucun aveu, aucune preuve matérielle ne l’ont confirmé à ce jour. Il pèse le poids d’une déclaration, pas d’un fait établi.

Voilà l’état du dossier. Le parquet, qui porte l’accusation, a jugé le mobile raciste non caractérisé pendant deux ans et demi. Les juges d’instruction, indépendants, l’ont retenu en juillet 2026, après les observations de parties civiles 2. Ni l’un ni l’autre n’a le dernier mot. Le parquet est partie au procès. Les juges tranchent l’instruction, pas la culpabilité. Le seul point acquis aujourd’hui, c’est que rien n’est encore tranché sur le fond.

Un récit installé bien avant

Le mot est venu avant l’acte. Dès le 21 novembre 2023, plusieurs responsables politiques parlaient de « razzia », de « guerre de civilisation », de « francocide » 8. Un autre parlait d’« une tuerie commise par des racailles » 8. L’identité des agresseurs, elle, était encore inconnue 8. Au même moment, le parquet disait que rien ne caractérisait un mobile raciste 3. Le récit courait déjà, deux ans et demi devant la justice.

En juillet 2026, plusieurs responsables politiques ont salué l’ajout de la circonstance. Ils ont parlé d’« une vérité » reconnue, d’une « avancée judiciaire », de la « parole des victimes entendue » 2. L’acte qu’ils décrivent est une circonstance ajoutée à l’instruction, contre l’avis du parquet, tirée de témoignages, et réversible 2. Il ne désigne pas l’auteur du coup mortel. Il n’établit pas un crime raciste. Il ouvre une question pour le procès.

Une victime blanche, protégée par la même loi

Reste une question plus large que Crépol : que protège le droit quand une personne est visée parce qu’elle est blanche ?

La réponse est nette. La loi la protège comme n’importe quelle autre victime. Les textes ne nomment aucune couleur. Ils répriment les actes commis « à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance » d’une personne à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion 4. Le mot « non-appartenance » vise aussi celui qu’on attaque parce qu’il n’est pas de tel groupe. Une victime blanche entre dans le texte, à l’identique.

Ce n’est pas qu’une théorie. En 2010, un homme est agressé sur un quai du RER à la gare du Nord, insulté « sale Blanc », « sale Français ». En 2014, la justice a retenu la circonstance de racisme : trois ans de prison 5. La même année, un homme a été condamné à trois mois ferme pour injure raciale après un « sale Français, sale Blanc » lancé dans un train 6. Être insulté pour sa couleur est puni. Point.

L’application reste rare et prudente. Souvent, les juges retiennent le seul outrage et écartent le motif racial 6. Et une limite existe. Dénoncer un racisme prêté à la société française tout entière n’est pas puni : la Cour de cassation l’a jugé en 2018, au nom de la liberté d’expression 7. Viser une personne, oui. Mettre en cause « la société » dans son ensemble, non. La loi sépare les deux.

Aucun délit ne porte ce nom

Un point sépare pourtant le droit du récit. Aucune infraction ne s’appelle « racisme anti-Blancs ». Aucune ne s’appelle « anti-Noirs » ni « anti-Arabes » non plus. La loi ne classe pas les victimes par groupe. Elle punit l’acte raciste, quelle que soit la cible 4. Et rien, dans le droit en vigueur, ne crée une telle catégorie 4.

Reste le mot lui-même. Il recouvre deux choses différentes.

La première est un fait : une insulte, un coup, une agression qui vise une personne parce qu’elle est blanche. Cela existe, et la loi le punit, on vient de le voir.

La seconde est une notion de sciences sociales : le racisme comme système, un pouvoir qui commande l’accès au logement, à l’emploi, à la sécurité. Sur ce terrain, une partie des chercheurs le conteste. Pour eux, ce système ne s’applique pas à un groupe majoritaire, donc pas de « racisme anti-Blancs » à ce sens-là 6,9. C’est une position de recherche, discutée, pas une vérité tranchée.

Ce sont deux questions distinctes, souvent mêlées dans le débat public. Les deux peuvent être vraies en même temps, parce qu’elles ne parlent pas du même objet. Un spécialiste du sujet parle d’un « débat piégé » 6.

Le terme, enfin, a une histoire. Il a d’abord été porté par l’extrême droite. Depuis les années 1980, le Front national et une association militante en ont fait un cheval de bataille 9. Cette association a multiplié les procès, avec peu de succès 10. En 2012, le mot est passé dans une partie de la droite de gouvernement, par un manifeste 9. L’idée d’une « oppression systémique des Blancs » prolonge cette histoire. Le droit ne la connaît pas, faute de catégorie par groupe. Une partie des sciences sociales la conteste. Elle reste une thèse discutée, distincte de l’insulte que la loi, elle, punit bel et bien.

Ce qui reste dû

Reste Thomas Perotto. Seize ans, mort il y a vingt mois. L’homme qui a porté le coup n’est toujours pas identifié. Quatorze personnes restent mises en examen. Un procès dira qui a fait quoi. Il ne s’ouvrira pas avant fin 2027 1. C’est là que les responsabilités seront établies, une par une.