Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, un bal de village se termine à Crépol, dans la Drôme. Une bagarre éclate à la sortie. Des couteaux sortent. Quatre personnes sont grièvement blessées. Thomas Perotto, seize ans, meurt pendant son transport à l’hôpital. Près de trois ans plus tard, la justice n’a toujours rien jugé.

Un adolescent mort, un coup mortel sans auteur

Thomas Perotto avait seize ans. Il aimait le rugby. Il est mort à la sortie du bal de l’hiver de Crépol 4. Quatre autres personnes ont été grièvement blessées à l’arme blanche cette nuit-là 4. Le drame est réel. Il est grave. Rien de ce qui suit ne l’efface.

Quatorze hommes ont été mis en examen 4. Certains étaient mineurs au moment des faits. Ils ont aujourd’hui 21 à 23 ans. Aucun n’a reconnu avoir porté le coup mortel 3. À ce jour, l’auteur du coup qui a tué Thomas n’est pas identifié. Les mis en examen restent présumés innocents tant qu’ils n’ont pas été jugés. Le procès se tiendra devant une cour d’assises des mineurs. Pas avant fin 2027 4.

Le mobile raciste : les magistrats ne sont pas d’accord

C’est le cœur de l’affaire. Le drame a tout de suite été décrit comme un meurtre raciste, une « attaque anti-Blancs ». Que dit le dossier sur ce point précis ? Trois choses, à ne pas confondre.

D’abord, des témoignages. Dès novembre 2023, le procureur de Valence l’écrit lui-même. Sur 104 personnes entendues, neuf disent avoir entendu des propos hostiles aux Blancs 1,3. Neuf sur cent quatre. C’est une base de témoignages, minoritaire. Ce n’est pas une preuve du mobile.

Ensuite, la position du parquet. Le parquet porte l’accusation. Il n’est donc pas neutre, il veut un procès. Or de 2023 à 2026, il juge ces éléments insuffisants. Pour lui, « rien ne caractérise un mobile raciste » 2. En juin 2026, il demande le renvoi de onze accusés aux assises. Sans mobile racial. Et sans bande organisée 4.

Enfin, les juges d’instruction. Le 20 juillet 2026, ils ajoutent la circonstance aggravante de racisme 3. Contre l’avis du parquet. Sur la base d’une dizaine de témoignages, les mêmes que depuis 2023 3.

Voilà l’état exact du dossier. Une circonstance retenue à l’instruction n’est pas un jugement. Elle peut encore être confirmée ou écartée avant le procès. Rien n’a été tranché sur le fond.

Une phrase résume tout le récit : « on est là pour planter des Blancs ». Elle est bien au dossier. Mais il faut savoir ce qu’elle est. C’est un propos rapporté par des témoins. L’agence de presse l’attribue à « une source proche du dossier » 3. Aucun aveu, aucune preuve matérielle ne l’a confirmée 3. Fin 2023, l’hypothèse qui se dessinait chez les enquêteurs n’était d’ailleurs pas celle d’un raid préparé. C’était celle d’une provocation dans la salle des fêtes qui tourne mal 1,10. Cette piste-là non plus n’a pas été tranchée.

D’où vient le récit

Le récit du meurtre raciste, lui, n’a pas attendu la justice. Il s’installe tout de suite.

Dès le 21 novembre 2023, des responsables de droite et d’extrême droite parlent de « guerre de civilisation » et de « barbares ». Éric Zemmour parle de « francocide ». Éric Ciotti, chez Les Républicains, dénonce « une tuerie commise par des racailles » 5. Au même moment, l’identité des agresseurs est encore inconnue 5.

Quelques heures après le meurtre, des photos de suspects circulent en ligne, avec des messages de haine 8. Sur Telegram, un appel à « une descente dans leur quartier » est lancé dès le 21 novembre 6. Le 25 novembre, près de quatre-vingts militants d’ultradroite venus de tout le pays foncent sur un quartier de Romans-sur-Isère 7. Pas pour un hommage. Pour une expédition punitive, armés de battes et de barres de fer 7. Cinq policiers sont blessés. Un jeune du quartier manque d’être lynché 7.

Ce volet-là a été jugé. Des auteurs du fichage en ligne et des appels à la haine ont été condamnés 8. C’est une affaire distincte de la rixe de Crépol. Les deux ne se confondent pas.

Une étape d’instruction présentée comme « une vérité »

Le 20 juillet 2026, dès l’annonce de la circonstance aggravante, des responsables politiques la présentent comme un fait tranché. Un dirigeant de droite salue « une vérité » que la justice viendrait de rappeler 3. Mais une circonstance retenue à l’instruction n’est pas une vérité jugée. Le procès n’a pas eu lieu.

La chaîne CNews a, elle aussi, soutenu cette thèse de façon répétée. En février 2026, le régulateur de l’audiovisuel l’a mise en demeure 9. Le motif tient en une phrase. Dans quinze émissions, ses intervenants ont affirmé « de manière péremptoire » qu’il s’agissait d’un meurtre raciste, alors que la procédure était « toujours en cours » 9. Une mise en demeure est un avertissement, pas une condamnation 9.

Ce qui reste

Le visage de Thomas, seize ans, souriant, a été collé sur des affiches couvertes de slogans racistes 1. Sa famille n’avait rien demandé de tel 1. Un enfant mort a servi de drapeau à des gens qu’il n’avait pas choisis.

Trois ans après la nuit du bal, l’auteur du coup mortel n’est toujours pas identifié. Les magistrats restent divisés sur le mobile. Le procès n’a pas commencé. Le récit, lui, était écrit dès le premier week-end.