Un usage étroit, des adultes déjà à terre
Le crack, c’est de la cocaïne. La même poudre, rendue solide et fumable. La poudre se sniffe, le crack se fume. Un seul produit, deux mondes d’usage 1.
La cocaïne, elle, se répand. Chez les adultes, la part de ceux qui l’ont déjà essayée est passée de 5,6 % en 2017 à 9,4 % en 2023 1.
Le crack, non. Il reste un usage étroit. En 2021, on comptait 48 000 usagers de cocaïne fumée dans le mois, contre près de 139 000 pour la poudre 1.
Ce n’est pas non plus une drogue de jeunes. À 17 ans, l’avoir essayé reste marginal : 0,4 % 1.
Les personnes concernées sont des adultes en difficulté. L’observation de terrain décrit deux profils. D’un côté, la grande précarité des scènes de rue. De l’autre, d’anciens usagers d’héroïne, des hommes de 40 à 60 ans, « surtout des salariés », que le passage au crack a fait rebasculer 2.
Les femmes précaires paient le prix le plus lourd. Violences, et une prostitution de survie décrite comme fréquente chez celles que les intervenants rencontrent 2,5.
Ce qui installe le crack n’est ni une origine ni un statut. Ce sont trois choses : la précarité, une cocaïne devenue abondante et bon marché, et l’histoire de certains territoires 1,3. Le rôle prêté à telle « communauté » dans les trafics relève, dans les enquêtes de terrain, de propos d’usagers rapportés, pas d’un constat mesuré 5.
Deux foyers, dont un plus vieux que l’Hexagone
La carte a deux centres. L’Île-de-France, avec les scènes ouvertes du nord-est parisien. Et les Antilles-Guyane 3,4.
Là-bas, le crack est installé depuis le milieu des années 1980. Il y est arrivé avant la métropole, par la route de la cocaïne venue d’Amérique du Sud 4.
En 2021, la scène de rue la plus précaire de Paris comptait entre 700 et 800 consommateurs 6. C’est un décompte local, pas un total national : ce total n’existe pas.
Le produit gagne aussi du terrain neuf. Des métropoles régionales et des villes moyennes voient arriver le crack déjà prêt, vendu au caillou. Rennes, Lyon, Grenoble sont cités 2.
Le soin existe. Un médicament, non.
Le dispositif de soin est réel. Des centres gratuits et confidentiels existent dans tous les départements, les CSAPA. Des structures à bas seuil accueillent les plus à la rue, les CAARUD. La réduction des risques est inscrite dans la loi depuis 2016 7.
Mais il y a un mur. Pour l’héroïne, il existe des traitements de substitution éprouvés, la méthadone et la buprénorphine. Pour la cocaïne et le crack, aucun médicament de substitution n’est autorisé 7.
Ce n’est pas une lacune française isolée. Les méta-analyses internationales aboutissent au même constat : aucun médicament d’efficacité prouvée contre la dépendance à la cocaïne 8.
Attention au raccourci. « Pas de médicament prouvé » ne veut pas dire « rien ne marche ». Le soin repose alors sur un accompagnement psychosocial et une psychothérapie. Il est souvent long, et semé de rechutes 10.
Le sevrage est dur pour une raison précise. Le crack monte en une à deux minutes, et l’effet dure dix à quinze minutes. Cela pousse à répéter les prises. La dépendance est surtout psychique, et le modèle du manque physique des opioïdes ne s’y applique pas 1.
Le recours au soin existe malgré tout. En 2022, près de 14 000 personnes ont consulté un centre pour la cocaïne ou le crack 1.
Les nuisances sont réelles. La réponse penche d’un seul côté.
Autour des scènes ouvertes, les nuisances existent. Personne ne les invente. Des riverains vivent avec des scènes de consommation à ciel ouvert et des seringues au sol 3.
L’état de santé des usagers de rue est lourd. Plaies infectées, abcès, amputations, et le retour de maladies que l’on croyait rares 3.
Une réponse a bien été tentée. Le « plan crack » parisien, signé en 2019 par l’État, la Ville et les préfectures. La Cour des comptes en a jugé les résultats « inégaux », faute d’hébergement pérenne et d’un suivi suffisant 6.
Reste que l’argent public, lui, penche d’un seul côté. Sur 2,6 milliards d’euros consacrés aux drogues dans le budget 2026, environ 1,9 va à la répression 3.
Pendant ce temps, l’offre de soin est jugée sous-dimensionnée. L’hébergement est saturé en Île-de-France, et les soins sont sous-dotés outre-mer 3.
Et l’usager simple est de plus en plus poursuivi. En Île-de-France, le nombre de personnes mises en cause pour usage a augmenté de 8,6 % en dix ans 3.
Le choix est assumé par ceux qui le portent. En février 2025, le ministre de l’Intérieur le formulait ainsi.
« Bien sûr, je sais, il y a des malades, on doit s’en occuper. Je ne suis pas ministre de la Santé et mon rôle est d’assumer l’ordre public. »
C’est une position politique, pas un constat de santé publique.
Un dispositif qui marche, toujours à l’essai
Un maillon est évalué comme efficace : les haltes soins addictions. Il en existe deux, à Paris et à Strasbourg 9,11.
Elles réduisent les abcès, les overdoses non fatales, les passages aux urgences et les seringues abandonnées 9. Certains de ces gains sont mesurés sur le terrain, d’autres sont des projections d’un modèle sur dix ans : à ne pas confondre 9.
Leur portée reste faible. Les deux structures accueillent environ 1 600 personnes, soit moins de 1 % des usagers en difficulté 11.
Surtout, leur statut est fragile. Le dispositif est encore expérimental, prolongé jusqu’au 31 décembre 2027 seulement 11. Une inspection de l’État recommande de le pérenniser, mais c’est un avis, pas encore une loi 11.
Une limite tient au produit lui-même. Ces salles ont d’abord été pensées pour l’injection. Or le crack se fume, un usage que les évaluations couvrent mal 9.
Ce que disent les faits
Le crack n’est pas d’abord une affaire d’origine. C’est une addiction très dure, sans médicament pour en sortir, qui frappe des personnes déjà à terre. Le soin existe, il fonctionne par étapes, mais il reste court en moyens là où le besoin est le plus fort. À Font-Romeu, l’homme aux quarante-deux ans d’addiction appelle son parcours sa dernière chance 12.
