Le même carbone, compté à trois endroits
Les émissions qui réchauffent la planète se comptent de plusieurs façons. Chaque façon désigne un responsable différent. Aucune n’est fausse.
Premier décompte : les producteurs. En 2024, 178 entreprises qui extraient charbon, pétrole et gaz sont à l’origine d’environ 80 % des émissions fossiles mondiales 1. Trente-deux d’entre elles pèsent à elles seules plus de la moitié du total. Ce chiffre a une limite nette. Près de 90 % de ces émissions viennent de la combustion des produits vendus, pas des usines 1. Le carbone est brûlé par ceux qui roulent, se chauffent, fabriquent.
Deuxième décompte : les ménages. Mesuré du côté de la consommation finale, plus de 60 % du total mondial leur revient 2. Le fait de consommer pèse donc lourd. Là encore, une limite. Environ 80 % de cette empreinte est indirecte 2. Elle est logée dans la fabrication des produits, en amont, hors de portée d’un achat.
Troisième décompte : la richesse. Et là, l’écart est béant.
Le consommateur n’existe pas au singulier
En 2019, les 10 % les plus aisés de la planète ont émis 48 % du carbone mondial. La moitié la plus pauvre : 12 % 3.
Par personne, la moitié la plus pauvre émet 1,4 tonne par an. Le 1 % le plus riche : 101 tonnes 3. Le seuil compatible avec le climat tourne autour de 2 tonnes par tête 3. La moitié la plus pauvre est déjà en dessous. Le problème n’est pas chez elle.
Un autre chiffre tranche avec l’idée du « petit geste ». Au sommet, 70 % des émissions du 1 % le plus riche viennent de leurs placements, pas de leur vie quotidienne 3. Là-haut, ce qui pollue, c’est le capital investi. Pas le tri ni le vélo.
L’avion le montre bien. En 2018, à peine 1 % de l’humanité a causé plus de la moitié des émissions du transport aérien de passagers 4. Parler du « consommateur » comme d’un bloc, c’est mélanger des vies séparées par un facteur 70. Celui qui travaille dur et compte ses fins de mois ne pollue pas comme celui qui prend trois vols longs dans l’année.
Le tri qui ne marchait pas
Le plastique raconte la même histoire, en plus net. La production mondiale a doublé en vingt ans 5. Et sur tout le plastique jamais produit, 9 % seulement est recyclé 5.
Ce taux n’a rien d’une surprise pour le secteur. Dès 1973, un rapport interne d’industriels écrivait que le recyclage du plastique n’était pas viable économiquement 6. En 1974, un autre parlait d’un « doute sérieux » qu’il le devienne un jour 6. Pourtant, le logo aux flèches qui tournent apparaît sur les emballages en 1988 7. Des publicités, financées par des pétroliers et des chimistes, expliquent alors que c’est au consommateur de recycler 7.
Un ancien responsable du secteur l’a dit sans détour, des années plus tard.
« Si le public croit que le recyclage fonctionne, il se souciera moins de l’environnement. »
L’industrie conteste avoir voulu tromper, et la justice américaine est saisie de ce dossier 7. Les documents et leurs dates, eux, sont établis.
Le climat a connu le même schéma. En 2004, le pétrolier BP a popularisé le calcul de l’empreinte carbone individuelle 8. L’outil qui mesure la part de chacun a été lancé par un producteur de pétrole.
Où finit la bouteille, et qui l’a envoyée là
Le geste de jeter compte. Mais il dépend d’abord d’autre chose. Les études sur les déchets en mer rattachent le classement des pays à la qualité du ramassage, pas à un trait de leurs habitants 9. Là où les déchets sont mal collectés, ils fuient. Là où ils le sont bien, ils fuient peu. Sur tous les déchets plastiques mal gérés dans le monde, environ 1,5 % atteint l’océan 10.
Les classements par pays cachent un détour. Ils comptent le déchet là où il s’échappe, pas là où il a été produit. Or les pays riches exportent près de 90 % des déchets plastiques échangés sur la planète 11. Longtemps, la Chine les recevait. Quand elle a fermé sa porte, début 2018, ces déchets se sont reportés vers des pays plus pauvres 11.
Ce que le geste individuel peut changer
Reste une question simple. Le geste individuel sert-il à quelque chose ? Oui. Le grand rapport international sur le climat estime qu’agir sur la demande pourrait réduire de 40 à 70 % les émissions de trois secteurs clés d’ici 2050 12. Le consommateur n’est donc pas hors-jeu.
Mais le même rapport pose une condition. Ce potentiel ne se réalise que si les infrastructures, les transports et les politiques suivent 12. Sans cela, les choix restent bloqués. On ne prend pas le train là où il n’y a pas de ligne. On ne trie pas ce qui n’est jamais collecté. Le levier le plus fort, d’ailleurs, se trouve chez les plus aisés, et il porte surtout sur les déplacements 12. Pas sur le contenu de la poubelle.
La part de chacun, à sa place
Alors, à qui la faute ? La question, posée ainsi, cherche un coupable unique. Les faits n’en donnent pas.
Le geste du consommateur est réel. Il est aussi le dernier maillon d’une chaîne. Le volume produit, l’offre disponible, les infrastructures, le capital investi : tout cela se décide avant lui, et pèse davantage. Sa part est minoritaire, très inégale d’une personne à l’autre, et largement commandée en amont.
Jeter sa bouteille dans la nature reste un mauvais geste. Le dire n’oblige pas à en faire la cause du problème. Et désigner le consommateur comme « la » cause, c’est reprendre un cadrage que les industries de l’emballage et du pétrole ont mis en avant pendant cinquante ans.
