Un enfant sur sept
Vers 1745, près d’un nouveau-né sur trois mourait avant un an 1. Ces chiffres anciens sont des ordres de grandeur. Ils ont été reconstitués à partir des registres des paroisses 1. La suite, elle, est mesurée avec précision.
En 1901, le taux atteint 151 pour mille 2. Un enfant sur sept. En 1950, il tombe à 52 pour mille 2. En 1980, à 10 2. Aujourd’hui, il tourne autour de 4 pour mille 2. Divisé par près de trente-cinq sur le seul XXe siècle 2.
La courbe n’a pas été une pente régulière. Elle est même remontée au XIXe siècle. Les villes industrielles entassaient les gens et leurs épidémies 1. Le progrès a connu des reculs. Il n’a rien eu d’automatique.
Ce recul de la mort des tout-petits tient à des choses concrètes. De l’eau qui ne rend plus malade. Des vaccins. Des antibiotiques. Une médecine de la grossesse et de la naissance. Aucune de ces avancées n’est tombée du ciel. Chacune a été décidée, financée, organisée.
Vingt-cinq ans en 1740, quatre-vingts aujourd’hui
L’espérance de vie à la naissance tournait autour de 25 ans vers 1740 4. Elle atteint 80,0 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes en 2024 5. Plus que triplée en deux siècles et demi 4.
Un chiffre pareil trompe, si on le lit vite. Il ne veut pas dire que les gens mouraient tous vers trente ans. Il veut dire qu’énormément d’enfants mouraient très tôt. Au milieu du XVIIIe siècle, la moitié n’atteignait pas dix ans 4. Cette hécatombe des tout-petits écrasait la moyenne. Qui passait l’enfance pouvait vieillir.
C’est mesurable. Entre 1947 et 1997, la baisse de la mortalité des bébés explique environ un tiers des gains d’espérance de vie 6. Depuis, ce moteur s’est presque éteint 6. Les deux tiers des gains récents viennent maintenant du recul de la mortalité après 70 ans 6.
Les adultes ont gagné, eux aussi. À 60 ans, un homme pouvait espérer un peu plus de 15 années de vie en 1950 6. Aujourd’hui, près de 24 5. Une femme, un peu plus de 18 années alors 6, près de 28 aujourd’hui 5. Le gain est réel. Il est simplement plus modeste que le bond de la survie des enfants.
Reste une objection : vivre plus vieux, oui, mais dans quel état ? Sur la période où on sait le mesurer, la réponse penche du bon côté. À 65 ans, en 2023, une femme peut espérer 12 années sans incapacité, un homme 10,5 7. Cette durée progresse depuis 2008 7. Désormais, plus de la moitié des années qui restent à 65 ans se vivent sans incapacité 7. On ne peut pas comparer avec « la bonne santé d’autrefois » : l’indicateur n’existe que depuis les années 2000 7. Mais sur ce qu’on sait mesurer, la tendance monte.
L’usine, l’enfant, la mine
Le travail, maintenant. Au XIXe siècle, dans le textile et les mines, les journées dépassaient douze heures 9. On travaillait 280 à 290 jours par an 9. Les estimations placent l’année de travail autour de trois mille heures, parfois davantage 9. Aujourd’hui, elle tourne autour de 1 400 à 1 500 heures 10. La série officielle le montre depuis 1950 : 2 230 heures cette année-là, 1 766 en 1982, 1 541 en 2006 10.
L’histoire n’a pas été une baisse tranquille et continue. Les lois étaient souvent contournées 9. Quand les heures baissaient, la cadence, elle, montait 9.
Avant 1841, des enfants travaillaient en usine dès huit ans 11. La première loi, cette année-là, interdit le travail sous huit ans 11. Pas plus de huit heures par jour de huit à douze ans 11. Elle ne visait que les entreprises de plus de vingt salariés, et resta largement inappliquée 11. Il fallut d’autres lois, puis l’école obligatoire de Jules Ferry, en 1881 et 1882, pour sortir vraiment les enfants des ateliers 16.
Un ouvrier blessé au travail n’avait presque aucun recours. Avant 1898, il devait prouver la faute de son patron pour être indemnisé 12. Autant dire jamais. La loi du 9 avril 1898 renverse la règle. L’ouvrier est réparé sans avoir à prouver cette faute 12. La réparation reste forfaitaire, un compromis, pas une indemnisation complète 12. Mais c’est l’une des premières pierres de ce qui deviendra la Sécurité sociale 12.
L’ampleur du risque a un nom : Courrières. Le 10 mars 1906, une explosion dévaste les galeries du Pas-de-Calais. Elle tue 1 099 mineurs 13. C’est la plus grande catastrophe minière d’Europe 13. Elle précipite le repos hebdomadaire obligatoire, voté quelques mois plus tard 16. Le reste a suivi, par étapes. Les congés payés en 1936, quatorze jours d’abord 16. La Sécurité sociale en 1945 16.
Dix-huit mille morts sur la route en une année
Un seul exemple tient tout le raisonnement. La voiture s’est vendue comme une liberté sans contrainte. En 1972, elle tuait 18 034 personnes sur les routes françaises 14. En une seule année. Aujourd’hui, entre 3 200 et 3 500 14. Cinq fois moins 14. Et pendant ce temps, la circulation a plus que doublé 14.
Ce recul n’est pas tombé du ciel. Il est venu en grande partie de contraintes. La ceinture, les limites de vitesse, l’alcool au volant sanctionné, le permis à points, les radars 14. Des voitures plus sûres et des secours plus rapides ont aussi compté 14. Exactement le genre de règles que vise « tout ça ». Environ 320 000 vies ont été épargnées entre 1972 et 2012 14.
Ce que « tout ça » n’a pas réglé
Tout ne s’est pas amélioré. Et le dire n’affaiblit pas le reste.
Le progrès se partage mal. À 35 ans, un homme cadre vit encore 6,4 ans de plus qu’un ouvrier 8. Cet écart n’a pas bougé depuis la fin des années 1970 8. L’espérance de vie de chacun a monté. La distance entre les deux, non 8.
Les gains ralentissent, aussi. On gagnait environ trois mois d’espérance de vie par an au XXe siècle 6. Dans les années 2010, à peine un à deux dixièmes d’année 6. Ralentir n’est pas reculer : on vit toujours plus vieux, mais moins vite.
Il y a même des retournements. La mortalité infantile, tombée si bas, a cessé de baisser vers 2005 2. Elle est ensuite remontée de 7 % entre 2012 et 2019 3. C’est peu en valeur absolue, et la France reste à un niveau historiquement très bas 3. Mais c’est la première fois en temps de paix 3. Les causes ne sont pas tranchées 3. Comparée à la Suède ou à la Finlande, la France compte environ 1 200 décès de nourrissons de plus chaque année 3.
L’obésité, elle, a environ doublé chez l’adulte entre 1996 et 2017 15. Ces chiffres reposent sur du déclaratif, qui sous-estime le niveau réel 15. Et ce n’est pas qu’une affaire de volonté personnelle. L’alimentation, l’environnement, le niveau de revenu pèsent lourd 15.
Rien de tout cela n’a été ajouté à un monde qui allait bien. L’eau propre, les vaccins, la journée de huit heures, la ceinture de sécurité ont remplacé un monde. Un monde où un enfant sur sept mourait avant un an, où l’on entrait à la mine à huit ans. C’est ce que désigne « tout ça ».
