Encore dans presque tous les sangs
Les premiers résultats d’une grande étude d’exposition sont tombés en juin 2026 1. Ils portent sur des prises de sang faites en 2024. Le constat est net. Du chlordécone est détectable dans le sang de 81,3 % des adultes en Guadeloupe et de 85,5 % en Martinique 1.
Il faut poser un mot tout de suite. Avoir ce produit dans le sang, c’est une exposition, pas une maladie. Le chiffre dit qu’on y a été exposé. Il ne dit rien de l’état de santé de chacun.
Dix ans plus tôt, une première étude le trouvait chez environ neuf adultes sur dix 1. Les quantités moyennes dans le sang ont, elles aussi, baissé 1. L’exposition reste donc massive, mais elle recule. Les deux vont ensemble.
Une part de la population dépasse un seuil sanitaire de prudence. Ce seuil est franchi chez environ 14 % des adultes en Guadeloupe et 19 % en Martinique 1. Au-delà, un effet ne peut pas être écarté. Et 5 % des adultes sont à vingt fois la moyenne 1. Les plus exposés sont des hommes de 50 ans et plus, pêcheurs ou agriculteurs, vivant en zone contaminée 1.
Ce qui a fait baisser, ce qui ne baissera pas
La baisse n’est pas venue d’un nettoyage des terres. Elle vient de ce que les gens mangent. La voie d’exposition principale, c’est l’alimentation 1. Poissons, crustacés, coquillages, et produits de jardins ou de pêche vendus hors des circuits contrôlés 1.
L’eau du robinet traitée, elle, reste conforme, grâce à des filtres au charbon actif 5. Ce sont les sources naturelles captées hors réseau qui sont très polluées 5. Le recul s’explique par l’information, par des programmes sur les jardins familiaux et la pêche, et par un dosage sanguin gratuit 1. Autrement dit, ce qui a marché, c’est d’agir sur l’assiette.
Le sol, lui, ne se soigne pas. Le chlordécone y reste très longtemps. Le modèle de référence parle de 1 à plusieurs siècles, et aucune dépollution n’est possible aujourd’hui 4. Près d’un tiers des surfaces agricoles est touché, et une partie des ressources en eau 4. Concrètement, un poisson de rivière ou un légume du jardin peut rester contaminé pour des générations.
Le risque que cette exposition prolonge
Une exposition qui dure entretient un risque, à l’échelle de la population. Cela ne veut pas dire qu’un cas précis vient du chlordécone. Ça, personne ne peut le mesurer sur une seule personne.
Sur le cancer de la prostate, le lien est le plus solide. Une expertise publique de 2021 le classe en présomption forte 2. Parmi tous les liens connus entre un pesticide et une maladie, c’est le seul dont cette expertise juge la cause « vraisemblable » 2. Le sur-risque mesuré reste modéré, et il augmente avec la dose 2. D’autres causes pèsent aussi, comme les antécédents familiaux 2.
Deux autres effets sont établis, sur la grossesse et l’enfant. Une exposition avant la naissance est associée à un risque accru d’accouchement prématuré 3. Une exposition pendant l’enfance est associée à de légers écarts de développement 11. Là encore, ce sont des tendances de population, d’ampleur modérée 3,11.
Une décision prise ailleurs, tenue jusqu’en 1993
Le chlordécone servait à protéger les bananiers d’un insecte. Il a été autorisé aux Antilles à partir de 1972 6. Les États-Unis en ont interdit la production dès 1976, après l’intoxication d’ouvriers d’une usine 6. En 1979, il est classé cancérogène possible 6. La France l’interdit en 1990 6.
Mais aux Antilles, l’usage a continué jusqu’en septembre 1993 6. Deux dérogations l’ont permis, en 1992 puis en 1993 6. Un rapport parlementaire attribue cette prolongation à la pression des groupements de producteurs de bananes 6. La décision d’autoriser, puis de prolonger, a été prise pour des gens qui ne l’avaient pas choisie.
Ce sentiment d’avoir été traité à part, loin des décisions, est réel. Les faits, ici, ne le démentent pas.
Une faute reconnue, presque personne réparé
L’État a reconnu sa part, mais par degrés. En 2018, le président de la République a parlé d’un « scandale environnemental » et dit que « l’État doit prendre sa part de responsabilité » 8. Il ajoutait aussitôt qu’« il ne serait pas responsable de dire qu’il y a une réparation individuelle pour tous » 8. Un rapport parlementaire, en 2019, a désigné l’État comme « premier responsable » 6.
La justice a pris deux chemins opposés. D’un côté, le juge administratif a reconnu des « négligences fautives » de l’État, en 2022 puis en 2025 7. Mais environ dix personnes seulement ont été indemnisées par cette voie, sur près de 1 300 qui l’avaient demandé 7. Seules celles qui prouvaient leur exposition par une prise de sang ont obtenu réparation 7.
De l’autre, la justice pénale a rendu un non-lieu en 2023, confirmé en appel en 2026 9. Les juges reconnaissent une « atteinte environnementale » 9. Mais ils concluent qu’aucune responsabilité pénale ne peut être jugée, faute de lien de cause certain et à cause de la prescription 9.
Reste la reconnaissance comme maladie professionnelle. Le cancer de la prostate y a été inscrit fin 2021 pour les agriculteurs, en 2022 pour les autres salariés 10. Un fonds indemnise les malades depuis 2020 10. Mais il faut prouver dix ans d’exposition, parfois des décennies après les faits 10. Les retraités partis avant 2002, nombreux aux Antilles, ont d’abord été laissés de côté. Ils ont été réintégrés ensuite, mais avec un délai serré pour déposer leur dossier 10.
Le milieu, lui, garde le produit pour des siècles. Une faute a été reconnue. La preuve, elle, reste à la charge de celui qui la subit.
