Trente ans après, toujours dans le sang
Les premiers résultats d’une grande étude sanitaire sont tombés en juin 2026 1. Le chlordécone reste détectable chez 81,3 % des adultes en Guadeloupe et 85,5 % en Martinique 1. Le produit n’est plus utilisé depuis 1993. Il est toujours là, dans les corps.
Deux choses sont vraies en même temps. La contamination recule. En 2013, c’était environ neuf adultes sur dix 1. Les taux moyens dans le sang ont baissé de plus de moitié en Guadeloupe 1. La prévention et les conseils alimentaires portent leurs fruits 1. Mais la contamination reste massive. Plus de huit adultes sur dix, trente ans après, en gardent la trace.
L’exposition est très inégale. Cinq pour cent des adultes en portent vingt fois plus que la moyenne 1. Les plus touchés sont des hommes de 50 ans et plus, pêcheurs ou agriculteurs, vivant en zone polluée 1. Les femmes de 15 à 49 ans sont les moins exposées 1. Chez une partie de la population, le taux dépasse un seuil sanitaire de référence : environ 14 % des adultes en Guadeloupe, 19 % en Martinique 1. Ce seuil n’est pas une maladie. C’est le niveau au-delà duquel un effet ne peut plus être écarté.
Reste à savoir par où le produit entre encore. La réponse tient à l’assiette. La voie principale est l’alimentation : poissons, crustacés, coquillages, et produits vendus hors des circuits contrôlés 1. Pas l’eau du robinet. L’eau distribuée est filtrée sur charbon actif et reste conforme 2. Ce sont les sources captées hors réseau qui restent très polluées 2.
L’étude n’est pas finie. Le volet sur les enfants et les femmes en âge d’avoir un enfant est attendu pour 2027 1. D’autres polluants y seront mesurés. Sur ce point, rien n’est encore établi.
Ce que la contamination fait aux corps
Porter du chlordécone dans le sang n’est pas être malade. C’est une exposition, pas un diagnostic. Les liens connus sont des risques mesurés sur des populations entières, jamais la cause d’un cas précis.
Un seul effet sur la santé est jugé vraisemblable : le cancer de la prostate 3. Chez les plus exposés, le risque mesuré est plus élevé, de l’ordre de trois quarts en plus 4. C’est réel, mais modéré, et ce n’est pas la seule cause 3. Le nombre de cas de ce cancer, aux Antilles, est parmi les plus élevés au monde 5. Mais d’autres facteurs, sans rapport avec le chlordécone, y pèsent aussi : l’origine des populations, les antécédents familiaux 3. La part qui revient au produit dans ce surplus n’est pas chiffrée. Personne ne la connaît.
Un chiffre circule, celui d’un risque multiplié par cinq 4. Il mélange l’exposition au chlordécone et des facteurs familiaux et génétiques 4. Il ne mesure pas l’effet du seul produit.
Sur la grossesse et l’enfant, une étude suivie sur place a observé d’autres signaux. L’exposition avant la naissance va avec un risque accru d’accouchement prématuré 6. L’exposition dans l’enfance va avec une légère baisse des résultats aux tests de QI 7. Ces liens sont cohérents et augmentent avec la dose. Leur ampleur, par unité, reste faible 7.
Comment les Antilles ont été contaminées
Cette contamination n’est pas un accident. C’est le résultat d’une suite de décisions, prises par l’État, alors que le danger du produit était déjà documenté.
Le chlordécone est autorisé aux Antilles en 1972, puis de nouveau en 1981 8. Un seul usage : tuer le charançon, un insecte qui attaque le bananier 8. Pendant ce temps, les alertes s’accumulent ailleurs. Aux États-Unis, l’usine qui le fabrique est à l’origine d’un grave accident en 1975. Le pays l’interdit dès 1976 8. En 1979, il est classé cancérogène possible au niveau international 8. Des rapports français décrivent la pollution des sols dès la fin des années 1970 8.
La France l’interdit en 1990. Puis l’administration signe deux dérogations, en mars 1992 et février 1993 8. Elles autorisent à écouler les stocks jusqu’au 30 septembre 1993. Soit dix-sept ans après l’interdiction américaine.
Pourquoi ce délai ? Le rapport d’une commission d’enquête parlementaire l’établit sur pièces. La prolongation a été accordée sous « la pression exercée par les acteurs économiques, dont au premier chef les groupements bananiers » 8. Leur argument : pas d’autre produit contre le charançon 8. La décision a profité aux grandes exploitations. Elle a été prise au nom de travailleurs et d’habitants qui ne l’avaient pas choisie, et qui en portent la trace aujourd’hui.
Car ce produit ne s’en va pas. Il reste dans les sols très longtemps. Le modèle de référence parle d’un à plusieurs siècles 9. Une étude plus récente avance cinq ans, mais elle est contestée : une durée aussi courte n’explique pas la pollution qu’on mesure encore 10. Aucune dépollution n’est possible à ce jour 9. Le produit a gagné tous les milieux : sols, rivières, nappes, littoral, poissons, bêtes d’élevage 9. Selon le seuil retenu, un tiers des surfaces agricoles est touché. Les zones les plus polluées représentent 8 à 9 % de ces surfaces 11. La contamination d’aujourd’hui est l’héritage mécanique de ces décisions.
Reconnu en paroles, contesté en actes
L’État a reconnu sa responsabilité. En paroles, plusieurs fois.
En 2018, en déplacement en Martinique, le chef de l’État parle d’un « scandale environnemental » 13. Mais il pose aussitôt une limite.
« L’État doit prendre sa part de responsabilité. […] Il ne serait pas responsable de dire qu’il y a une réparation individuelle pour tous. »
En 2019, une commission d’enquête parlementaire conclut que « l’État est le premier responsable » 8. En juin 2026, une loi reconnaît officiellement cette responsabilité 15. Mais cette loi se contente de reconnaître, elle n’oblige à rien 16. Elle ne crée aucun droit à réparation automatique. Elle n’ouvre aucun recours en justice. Elle renvoie l’indemnisation à des évaluations à venir 16.
Devant les tribunaux, l’histoire est différente. La justice administrative a reconnu la faute de l’État : des « négligences fautives », confirmées et élargies en appel en 2025 12. Mais la réparation est restée minuscule. Sur près de 1 300 personnes qui ont saisi la justice, une dizaine a été indemnisée 12.
Seules celles qui prouvaient une exposition réelle, dosage sanguin à l’appui, ont obtenu réparation 12. Avoir seulement vécu sur place, bu l’eau, mangé local n’a pas suffi 12. Au pénal, personne n’a été condamné. Un non-lieu a été prononcé, confirmé en appel en 2026 14. Les juges invoquent le délai dépassé pour porter plainte et l’impossibilité de prouver un lien de cause certain au sens pénal 14. Ils reconnaissent tout de même une « atteinte environnementale » 14. Des avocats de victimes, eux, parlent de « déni de justice » 14.
Il existe une autre voie, administrative. Le cancer de la prostate est désormais reconnu comme maladie professionnelle, et un fonds indemnise les victimes de pesticides 17. Mais la preuve exigée reste lourde, des décennies après les faits 17.
Reste un fait, posé nu. L’État reconnaît sa responsabilité dans une loi 15. Et il a formé un recours devant le Conseil d’État contre le jugement qui l’obligeait à indemniser 18.
