En 2024, des équipes de santé ont prélevé le sang de plus de 2 300 adultes en Guadeloupe et en Martinique. Les résultats sont tombés le 23 juin. Huit personnes sur dix portent encore du chlordécone. Un pesticide interdit en France depuis plus de trente ans.

Le poison est toujours là, surtout dans l’assiette

Le chiffre exact : 81,3 % des adultes en Guadeloupe, 85,5 % en Martinique 1. En 2013, c’était environ neuf sur dix 1. La baisse est réelle. Les doses dans le sang ont à peu près été divisées par deux en Guadeloupe 1. Mais l’exposition reste générale.

Cette fois, une donnée nouvelle apparaît. Un seuil sanitaire de précaution est franchi chez environ 14 % des adultes en Guadeloupe et 19 % en Martinique 1. Ce seuil n’est pas un diagnostic. C’est le niveau à partir duquel un effet sur la santé n’est plus exclu. Le dépassement mesure une part de la population, pas une maladie.

L’exposition est très inégale. Cinq pour cent des adultes portent vingt fois la moyenne 1. Les plus touchés sont les hommes de 50 ans et plus, pêcheurs ou agriculteurs des zones polluées 1. La porte d’entrée, aujourd’hui, c’est l’alimentation. Poissons, crustacés, coquillages, et les circuits de vente informels non contrôlés 1. Pas l’eau du robinet, traitée au charbon actif et conforme 2. Les sources captées hors réseau, elles, restent polluées 2.

Un insecticide autorisé, puis prolongé

Le chlordécone a été répandu contre le charançon du bananier. Environ 300 tonnes entre 1972 et 1993 4. Les États-Unis l’ont interdit dès 1976, après un grave accident dans une usine de Virginie 5. Il a été classé cancérogène possible en 1979 5. La France l’a interdit en 1990 5.

Mais aux Antilles, son usage a continué. Deux dérogations du ministère de l’Agriculture, en mars 1992 puis février 1993, ont prolongé l’épandage jusqu’en septembre 1993 5. Dix-sept ans après l’interdiction américaine. La commission d’enquête de l’Assemblée nationale attribue cette prolongation à « la pression exercée par les acteurs économiques, dont au premier chef les groupements bananiers » 5.

La molécule reste dans les sols. Entre un et plusieurs siècles selon la terre 3. Une étude isolée avance cinq ans, mais elle est contestée 3. Aucune dépollution n’est possible à ce jour 3. Environ un tiers des surfaces agricoles et la moitié des eaux douces sont touchés, selon le seuil retenu 4. C’est cette pollution durable qui entretient ce que le sang mesure encore.

Ce que l’on sait des effets

Le lien le plus solide concerne le cancer de la prostate. Une étude menée en Guadeloupe a comparé des malades à des témoins. Chez les plus exposés, le risque est près de deux fois plus élevé 6. Il augmente avec la dose 6. Il reste modéré. Ce n’est pas un facteur unique. Après une opération, le cancer récidive plus souvent chez les plus exposés 7.

L’incidence antillaise du cancer de la prostate est parmi les plus élevées au monde 8. Mais d’autres facteurs pèsent lourd, comme l’origine ouest-africaine et les antécédents familiaux 8. La part due au seul chlordécone n’est pas chiffrée 8.

L’exposition avant la naissance compte aussi. Elle est associée à des grossesses plus courtes et à plus de prématurité 16. Et à une baisse légère des résultats de l’enfant aux tests 9. Ces effets sont mesurés sur des groupes. Porter du chlordécone dans le sang, c’est une exposition. Ce n’est pas une maladie, ni la cause d’un cas précis.

Reconnue, jugée, mais presque pas réparée

Trois responsabilités se distinguent, et elles ne se confondent pas.

La première est politique. En 2018, en Martinique, le chef de l’État déclare que « l’État doit prendre sa part de responsabilité » 10. Il pose aussitôt une limite : « il ne serait pas responsable de dire qu’il y a une réparation individuelle pour tous » 10. En 2019, une commission d’enquête parlementaire conclut que « l’État est le premier responsable » d’un « scandale d’État », partagé avec les acteurs économiques 5. Cette commission reste l’État se jugeant lui-même. Mais elle s’appuie sur les archives.

La deuxième est la faute reconnue par la justice. En 2022, le tribunal administratif de Paris retient des « négligences fautives » 11. En 2025, la cour administrative d’appel confirme et élargit cette faute 12. Et pourtant, la réparation est presque nulle. Une dizaine de personnes indemnisées, neuf salariés de bananeraies, sur près de 1 300 demandeurs 12. Seuls ceux qui prouvaient leur exposition par une prise de sang ont obtenu quelque chose 12.

Une autre voie existe, administrative. Depuis 2021, le cancer de la prostate est reconnu comme maladie professionnelle liée aux pesticides 15. Les travailleurs les plus exposés peuvent alors être indemnisés. Mais la preuve d’une exposition d’au moins dix ans leur incombe, des décennies après les faits 15.

La troisième responsabilité est pénale, et elle n’a jamais abouti. En janvier 2023, la justice rend un non-lieu 13. Confirmé en appel en 2026 13. Les raisons : les faits sont prescrits, et le droit pénal exige un lien de cause « certain » impossible à établir ici 13. Les juges reconnaissent malgré tout une « atteinte environnementale » 13. Le non-lieu ne nie pas la contamination. Il constate qu’on ne peut pas juger au pénal.

Une loi qui reconnaît, un État qui conteste

Le 12 juin 2026, une loi reconnaît la responsabilité de l’État 14. Elle se fixe pour objectif d’indemniser « toutes les victimes », que la contamination ait eu lieu au travail ou non 14. Mais elle ne crée aucun fonds et aucune procédure 14. Elle prévoit seulement un rapport du gouvernement dans l’année 14. Des avocats de victimes pointent une contradiction. L’État reconnaît sa faute dans la loi. Au même moment, il a contesté en justice la décision qui le condamnait à indemniser.

La reconnaissance, elle, ne cesse de s’élargir. En 2018 l’exécutif, en 2026 le Parlement, l’ont écrite noir sur blanc. La réparation effective, elle, tient à une preuve : relier le chlordécone à un mal précis, chez une personne précise. Une contamination diffuse, vieille d’un demi-siècle, rend cette preuve presque impossible à apporter. En 2024, le produit est encore dans le sang de huit adultes sur dix. Une dizaine de victimes ont été indemnisées.