Vu du ciel, le Cantal n’est que des prairies posées sur des collines rondes. Un décor doux, presque endormi. Pourtant, sous ces pentes vertes dort le plus grand volcan d’Europe de l’Ouest. Et il ne ressemble pas à l’image courante du volcan. Presque pas de lave figée. De la roche brisée, des débris, et du verre né du feu et de l’eau.

Un géant sous les collines

Le massif s’étend sur près de 2 500 kilomètres carrés 1. Sa base fait 60 kilomètres sur 70. Son point le plus haut, le Plomb du Cantal, culmine à 1 855 mètres 1. Rien d’impressionnant pour un promeneur d’aujourd’hui.

Mais ce sommet n’est qu’un reste. Le volcan s’est édifié pour l’essentiel il y a treize à trois millions d’années 1. À son apogée, il montait sans doute à plus de 3 000 mètres, peut-être 4 000 1. Plus haut que n’importe quel sommet français hors des Alpes et des Pyrénées. Il s’est éteint il y a deux à trois millions d’années 1. Ce qui subsiste n’est que son squelette raboté.

Surtout de la roche brisée

Un volcan, dans l’imaginaire, crache de la lave qui coule et se fige. Le Cantal, presque pas. L’essentiel de sa masse n’est pas de la lave, mais de la roche fragmentée 1. Des blocs, des éclats, des cendres soudés ensemble. Ces roches brisées portent un nom : des brèches.

La proportion est spectaculaire. Les brèches forment environ 80 % de l’édifice au centre, et jusqu’à 90 % sur les bords 2. Les vraies coulées de lave sont rares 3. Le magma était trop épais pour couler loin. Il montait en dômes visqueux, qui explosaient en nuées brûlantes 3.

Les volumes disent la même chose. Du cône d’origine, estimé à environ 450 kilomètres cubes, il ne reste plus qu’à peu près 60 1. Tout le reste est parti en débris.

Du verre, décrit depuis plus d’un siècle

Parmi ces matériaux, il y a du verre. Du vrai verre volcanique. Certaines roches du Cantal en sont riches, de 40 à 60 % 1. Des laves noires des plateaux se cassent net, à arête vive, comme du verre justement 1. D’autres dépôts en gardent la trace, colorée et translucide 1.

Ce verre n’a rien d’une nouveauté. Il est décrit dès 1916 1. Un objet d’étude vieux de plus d’un siècle. Ce qui circule aujourd’hui sous le mot « découverte » n’est donc pas un scoop. C’est une vérité posée depuis longtemps, patiemment, une pierre après l’autre.

Le verre raconte quelque chose de précis. C’est du magma refroidi d’un coup, trop vite pour cristalliser 4. Quand la lave brûlante rencontre l’eau, le choc la fait éclater en fragments vitreux 4. Au Cantal, cette rencontre du feu et de l’eau a laissé des marques nettes : d’anciens cratères d’explosion, des dépôts précis, cartographiés un à un 1.

Une réserve, par honnêteté. Le verre seul ne prouve pas l’eau 4. Il peut aussi naître à l’air libre, au bord d’une coulée qui se fige. C’est l’ensemble des indices, réunis, qui signe le rôle de l’eau.

Un volcan qui s’est décapité lui-même

Le plus étonnant est ailleurs. Si le Cantal est surtout fait de débris, c’est qu’il s’est effondré. Plusieurs fois. Vers sept millions d’années, au moins quatre pans entiers du volcan se sont écroulés 1,2. Des avalanches géantes de roche, lancées tout autour, dans toutes les directions 2. Jusqu’à 40 kilomètres du cœur du massif 1. Plus de 200 kilomètres cubes de matière au total 2.

Comprendre cela a pris du temps. Longtemps, ces brèches ont intrigué 1. Leur origine restait une énigme, mise d’abord sur le compte de l’érosion. La clé est venue d’ailleurs, et assez récemment. En 1980, le mont Saint Helens, aux États-Unis, a perdu son sommet en quelques minutes, dans un effondrement filmé et mesuré. Ce modèle sous les yeux, les dépôts du Cantal se sont enfin laissé lire 1. Un volcan qui se construit, puis s’écroule par pans, puis se rebâtit.

Regarder le Cantal autrement

Voilà ce que révèle le verre du Cantal. Pas un secret enfoui qui viendrait d’être arraché. Une image, juste et surprenante. Sous les estives paisibles de l’Auvergne, il y a eu un géant de feu. Il crachait des nuées brûlantes. Il rencontrait l’eau. Il s’écroulait par versants entiers. Il en reste des collines rondes, de la roche brisée, et un peu de verre. De quoi regarder ce coin de France avec d’autres yeux.