Un été chaud ne prouve rien, trente ans si
La météo, c’est l’état du ciel à court terme. Elle change d’un jour à l’autre 1. Le climat, c’est autre chose : la moyenne du temps qu’il fait en un lieu, sur une longue période 1. La règle internationale fixe cette période à trente ans 2. Prévoir la pluie de samedi est un exercice à quelques jours. Mesurer une moyenne sur trente ans en est un autre. Un été caniculaire isolé ne prouve donc rien. Un été frais non plus. Le changement se lit sur la moyenne.
Et cette moyenne officielle bouge. En France, la normale 1991-2020 a été adoptée en 2022 3. Elle dépasse de 0,42 °C celle de 1981-2010 3. Ce simple glissement, calculé sur les relevés des stations, matérialise le réchauffement. Aucun modèle, aucune projection : une moyenne d’hier, comparée à une moyenne d’aujourd’hui.
Des données que chacun peut télécharger
Les séries de température ne sont pas enfermées dans un laboratoire. La NASA publie ses relevés mensuels 4. Elle publie aussi ses programmes de calcul et les données d’entrée, stations météo et océans 4. L’Europe fait pareil : ERA5, une reconstitution du climat heure par heure, est en accès public 5. En France, le portail de données publiques de Météo-France diffuse normales et records, station par station 3.
Surtout, personne n’est seul juge. Plusieurs équipes mesurent le thermomètre mondial. La NASA, l’agence américaine des océans et de l’atmosphère, le service météo britannique, le programme européen Copernicus 6. S’y ajoute Berkeley Earth, un projet monté pour refaire le calcul de zéro 6. Leurs méthodes diffèrent. Leur tendance est la même 6. Aucune de ces équipes ne pourrait fabriquer seule ce résultat que toutes obtiennent ensemble.
Pourquoi 2 °C de moyenne font des canicules hors norme
Un réchauffement moyen de 1 à 2 °C paraît petit. Une canicule à 46 °C paraît sans commune mesure. Le lien entre les deux est une affaire de courbe. Les températures d’été se répartissent en cloche : beaucoup d’étés proches de la moyenne, très peu d’étés extrêmes 7. Le réchauffement fait deux choses à la fois. Il décale la cloche vers le chaud, et il l’élargit 7. En 2025, sur les terres du globe, le sommet de la courbe n’est qu’à environ 1,2 °C au-dessus de la référence 8. Mais la courbe est presque deux fois plus large qu’en 1961 8.
Conséquence : les événements rares explosent. Sur la période 1951-1980, les étés extrêmes couvraient une part minuscule des terres du globe, de l’ordre de 0,1 à 0,2 % 7. Ils en couvrent désormais environ 10 % 7. Cinquante fois plus 7.
Le constat est établi au plus haut niveau de preuve 9. Les extrêmes chauds sont devenus plus fréquents et plus intenses depuis les années 1950 9. L’influence humaine en est le moteur principal 9. Et plus un événement était rare, plus sa fréquence grimpe 9.
La France est en première ligne. Les terres se réchauffent plus vite que les océans 9. Et dans certaines régions des latitudes moyennes, les jours les plus chauds montent une fois et demie à deux fois plus vite que la moyenne du globe 9. Le résultat est mesuré : +1,7 °C en France depuis 1900 10. Le monde, sur une période comparable : environ +0,9 °C 10. C’est un décompte, pas une impression : 9 vagues de chaleur avant 1989, 33 entre 1989 et 2022 11.
L’été 1976 comme point de comparaison
L’été 1976 reste une référence pour beaucoup. Une étude d’attribution s’en est servie comme point de comparaison. Dans le climat de 1976, les températures de juin 2026 auraient été quasiment impossibles 12. Une canicule comparable aurait été environ 3,5 °C moins chaude en journée 12. Même rapportée au climat de 2003, une telle chaleur diurne aurait été environ dix fois moins probable 12. Ces études dites rapides suivent une méthode publiée. Mais elles paraissent avant la relecture par une revue scientifique, et cette réserve mérite d’être dite.
Pour fin juin 2025, le même réseau a chiffré le bilan humain. Sur environ 2 300 morts estimés dans 12 villes européennes, environ 1 500 sont attribués au réchauffement d’origine humaine 13. Dont 235 à Paris 13. Ce sont des estimations calculées avec des méthodes déjà éprouvées, pas un décompte de certificats de décès 13.
1979 : le calcul était déjà posé
En 1979, l’Académie des sciences des États-Unis publie un rapport court sur le CO2 et le climat 15. Il est resté connu comme le rapport Charney. Son estimation : pour un doublement du CO2 dans l’air, un réchauffement le plus probable d’environ 3 °C, à plus ou moins 1,5 °C près 15. Quarante-deux ans plus tard, en 2021, la meilleure estimation du GIEC est identique : 3 °C 9. Seule la fourchette s’est resserrée, de 2,5 à 4 °C 9. Le rapport de 1979 ajoutait un avertissement : attendre pour voir pouvait signifier attendre qu’il soit trop tard 15.
Les modèles suivants ont pu être vérifiés un par un. Entre 1970 et 2007, 17 projections de réchauffement ont été publiées 17. Une fois les émissions réelles prises en compte, 14 collent aux températures observées ensuite 17. Les rares écarts venaient des hypothèses d’émissions, pas des équations du climat 17. Un modèle juste donne un chiffre faux si l’humanité émet, ensuite, plus ou moins que prévu 17.
Exxon avait fait le même calcul
Entre 1977 et 2003, les scientifiques d’Exxon ont produit leurs propres projections de réchauffement. Une étude publiée en 2023 dans la revue Science les a toutes évaluées 16. Le résultat : la plupart prévoyaient un réchauffement conforme à ce qui s’est produit ensuite 16. Elles valaient les meilleurs modèles universitaires et publics de l’époque 16.
Ces travaux internes écartaient correctement l’hypothèse d’un refroidissement à venir. Ils prévoyaient aussi que le réchauffement d’origine humaine deviendrait détectable vers l’an 2000, à cinq ans près 16. Sur chacun de ces points, conclut l’étude, les déclarations publiques de l’entreprise ont contredit ses propres données 16. Une analyse de 187 communications du groupe donne la mesure de l’écart 26. Ses articles scientifiques reconnaissent un réchauffement réel et humain à 83 % 26. Ses publicités-tribunes dans la presse : 12 % 26.
Le doute public, lui, a été financé. Une étude de 2014 a dépouillé les déclarations fiscales des organisations américaines opposées à l’action climatique 25. Bilan : 91 organisations, plus de 900 millions de dollars de ressources chaque année 25. ExxonMobil a versé environ 16 millions de dollars entre 1998 et 2005 à 43 d’entre elles 30. Ce chiffre vient d’une association américaine de scientifiques, engagée pour l’action climatique, qui a dépouillé les rapports de fondation du groupe 30.
Qui paie ces chaleurs
Les morts, d’abord. La canicule d’août 2003 a causé environ 15 000 décès en excès entre le 1er et le 20 août 19. Le cumul officiel retient 11 700 décès liés aux canicules entre 2017 et 2024 20. Pour le seul été 2024 : plus de 3 700 décès attribuables à la chaleur sur toute la saison 18. Dont plus de 600 pendant les seuls épisodes de canicule 18. Ces chiffres sont des estimations, chacun avec son périmètre. Ils ne s’additionnent pas entre eux.
Qui meurt : d’abord les 75 ans et plus, soit plus des trois quarts des décès 18. Puis les personnes isolées et les personnes sans domicile. Les habitants des logements qui surchauffent aussi, un tiers du parc 20. Et ceux qui travaillent dehors.
Pour ces derniers, le droit vient de bouger. Depuis le 1er juillet 2025, la chaleur est un risque professionnel à part entière 22. Tout employeur doit l’évaluer et s’y préparer : horaires aménagés, pauses, eau 22. Le code du travail ne fixe en revanche aucune température maximale d’arrêt automatique du travail 23. Au-delà de 33 à 34 °C, un travailleur perd environ la moitié de sa capacité physique 21. À l’échelle mondiale, la chaleur au travail devrait coûter l’équivalent de 80 millions d’emplois à temps plein en 2030 21.
Ceux qui subissent ne sont pas ceux qui ont le plus émis. La moitié la plus pauvre de l’humanité émet 12 % du CO2 mondial 24. Les 10 % les plus riches en émettent 48 % 24. Et pour le centième le plus riche, 70 % de ces émissions viennent de ses placements, pas de sa consommation 24.
Ce qu’auraient changé des décisions prises à temps
Le savoir était posé dès 1979, l’alerte aussi 15. Pendant que les mesures s’accumulaient, le doute public était financé 25,26,30. Combien de degrés, de morts ou de milliards ce retard a-t-il coûté ? Aucun chiffrage solide ne l’établit.
Ce qui est établi, en revanche : agir tard coûte plus cher qu’agir tôt. Plus le réchauffement monte, moins l’adaptation suffit 27. Certains écosystèmes ont déjà atteint des limites définitives, qui ne se rattraperont pas 27. Même chose côté finances publiques. Un rapport officiel de 2023 est clair : retarder les efforts au nom de la dette ne fait rien gagner 28.
L’État français, lui, a acté qu’une part du réchauffement ne sera plus évitée. Son plan d’adaptation se prépare à +2,7 °C en 2050 et +4 °C en 2100 en métropole 29. C’est une hypothèse de préparation, pas un objectif.
Restent deux chiffres, posés à quarante-deux ans d’écart. En 1979, l’estimation du réchauffement pour un doublement du CO2 : environ 3 °C 15. En 2021, celle du GIEC : 3 °C 9. La courbe annoncée est celle qui s’est produite. Et elle se télécharge 4.
