Un bilan qui se compte par milliers
L’été 2026 a connu une chaleur exceptionnelle. Juillet a battu tous les records de chaleur depuis 1900 1. Deux épisodes de chaleur ont marqué la saison. Le premier, du 17 juin au 2 juillet, a fait 5 764 morts en excès. Le second, en juillet, en a fait au moins 1 243 1. Ces chiffres sont provisoires. Ils comptent tous les décès survenus en plus pendant l’épisode, quelle qu’en soit la cause.
L’année d’avant donne l’échelle sur une saison entière. Plus de 5 700 morts ont été attribuées à la chaleur pendant l’été 2025 2. C’est plus de 3 % de tous les décès de la saison. Le calcul n’est pas le même que pour 2026. Ces chiffres ne s’additionnent pas.
Rien de tout cela n’est neuf. En 2003, une canicule avait tué environ 15 000 personnes en France 3. Ce choc a tout déclenché. Depuis, chaque été chaud rappelle la même addition.
Qui meurt
La chaleur ne frappe pas au hasard. Année après année, environ trois morts sur quatre ont 75 ans ou plus 1,2. Le grand âge reste le premier exposé.
Mais 2026 a frappé plus large. Fin juin, l’excès de morts a touché toutes les tranches d’âge à partir de 15 ans. En juillet, à partir de 45 ans 1. La chaleur n’est pas qu’une affaire de personnes très âgées.
Derrière l’âge, il y a l’exposition. Une personne âgée qui vit seule. Quelqu’un sans logement. Un appartement qui garde la chaleur la nuit et ne redescend jamais. En 2024, près d’un Français sur deux a dit avoir souffert de la chaleur chez lui. Parmi les foyers qui touchent le chèque énergie, les plus modestes, c’était près de deux sur trois 4. La chaleur pèse d’abord sur ceux qui vivent dans un logement qu’ils ne peuvent pas rafraîchir.
Là où la chaleur tue le plus
Les canicules font la une. Le rouge sur la carte, les alertes, le numéro vert. Mais ce n’est pas là que l’on meurt le plus.
La majorité des morts de chaleur tombe hors de ces pics. Pendant des semaines de chaleur ordinaire, prolongée, sans alerte. En 2023 comme en 2024, les canicules officielles n’ont concentré qu’une minorité des morts de la saison 5,6. L’essentiel est mort loin des grandes alertes.
Or tout le dispositif de protection se déclenche sur ces pics. La vigilance, la mobilisation des préfectures, les appels aux personnes âgées isolées : cela s’active en orange et en rouge. Presque rien ne vise la chaleur ordinaire, celle qui tue le plus.
Un dispositif calé sur l’alerte
Ce dispositif est né du traumatisme de 2003. Une loi de 2004 a créé deux outils. Un plan d’alerte dans chaque département. Et, dans chaque commune, un registre des personnes vulnérables à appeler quand il fait chaud 7.
Ce registre est la pièce centrale du repérage. Le maire doit le tenir. Il y inscrit les personnes âgées et handicapées vivant à domicile qui le demandent 7. Là est le défaut. L’inscription était volontaire. Il fallait faire la démarche soi-même. Selon la presse spécialisée du secteur médico-social, avant 2026, une personne fragile sur dix seulement y figurait. Les plus isolés, ceux qu’il faudrait joindre en premier, sont justement ceux qui ne s’inscrivent pas.
Un décret du 3 juillet 2026 corrige ce point 10. Il inscrit désormais d’office les bénéficiaires d’aides à l’autonomie vivant à domicile, sauf opposition de leur part. Le repérage s’améliore donc. Mais repérer n’est pas protéger. Savoir qui appeler ne dit rien du logement où cette personne passe la nuit.
La chaleur tue aussi au travail
Depuis juillet 2025, un décret oblige les employeurs à protéger leurs salariés de la chaleur. De l’eau, des horaires adaptés, des mesures pour les plus fragiles 8. C’est un progrès sur le papier.
Mais il n’existe aucune température au-delà de laquelle le travail s’arrête. Et un seul métier dispose d’un arrêt payé quand il fait trop chaud : le bâtiment 9. L’ouvrier agricole en plein champ, le livreur à vélo, le manutentionnaire d’un entrepôt brûlant n’ont pas cet équivalent. Ils travaillent, ou ils perdent la paie du jour.
Ce que dit le seul juge indépendant
Un organisme indépendant a évalué tout cela en juillet. Le Haut Conseil pour le climat ne dépend ni d’un ministère ni d’un lobby. Son constat est sans détour. « L’adaptation mise en œuvre actuellement en France est insuffisante » 4. Le pays, écrit-il, a été « dimensionné dans un climat qui n’existe plus ».
Il pointe deux trous. Le bâti, d’abord. Des logements, des écoles, des hôpitaux qui emmagasinent la chaleur 4. Les logements les plus mal isolés deviennent des « bouilloires » l’été 4. Illustration concrète : le 25 juin, 3 500 écoles et collèges ont fermé, et 13 500 ont aménagé leurs horaires 4. Des bâtiments pensés pour un autre climat.
L’argent, ensuite. Le financement de l’adaptation, écrit ce rapport, est un « angle mort ». Les aides à la rénovation sont jugées « sous-dimensionnées » 4. Rénover un logement qui surchauffe coûte cher, et l’aide ne suit pas.
Et la chaleur monte. La France s’est réchauffée de 2,2 °C en un peu plus d’un siècle, davantage l’été. Le nombre de jours de vague de chaleur a été multiplié par sept. Deux jours par an dans les années 1960 et 1970, quatorze aujourd’hui 4. Un dispositif taillé pour le climat de 2003 protège de moins en moins bien contre celui d’aujourd’hui.
Ce que ces morts révèlent
Les milliers de morts de l’été ne disent pas qu’il n’y a rien. Il y a un plan, des alertes, un numéro vert, une chaîne qui va de la préfecture à la mairie. Ils disent où ça manque. Le repérage laissait dehors les plus isolés. L’alerte se déclenche sur les pics. Le logement, le bâti et l’argent restent, de l’aveu du seul évaluateur indépendant, « structurellement » à la traîne 4.
En 2023 comme en 2024, la plupart des morts de chaleur sont tombées loin des canicules 5,6.
