Depuis 2002, en Seine-Saint-Denis, une équipe reconstitue le parcours professionnel de malades du cancer. Elle remonte chaque poste, chaque atelier, chaque produit manipulé. Chez 85 % des personnes qu’elle a suivies, elle retrouve la trace d’un produit cancérogène croisé au travail 5. Presque partout ailleurs, personne ne refait ce travail. Le cancer est alors enregistré comme une maladie ordinaire, sans lien avec le métier.

À peine un sur dix reconnu

Chaque année, la Sécurité sociale reconnaît moins de 2 000 cancers comme maladie professionnelle. Le chiffre monte à un peu plus de 2 600 pour l’année 2023, selon le périmètre retenu 1,4. Cela représente 0,5 % de tous les cancers diagnostiqués en France 1.

En face, les estimations sont sans commune mesure. L’estimation de référence, la plus solide, compte 12 300 cancers d’origine professionnelle pour une seule année, soit 3,6 % du total 2. Les autorités sanitaires françaises retiennent une fourchette plus haute, 4 à 8,5 % des cancers, soit 16 000 à 34 000 cas par an 7.

Quelle que soit la borne, le calcul tombe du même côté. Entre un cancer professionnel sur sept et un sur vingt est reconnu comme tel. L’ordre de grandeur courant est d’un sur dix 5,7. Le non-reconnu est la règle, pas l’exception.

Le blocage n’est pas au guichet

La Sécurité sociale ne refuse pas les dossiers en masse. Quand la démarche est faite et le parcours documenté, la reconnaissance aboutit souvent. Dans l’enquête de Seine-Saint-Denis, plus de trois dossiers déclarés sur quatre ont été reconnus 5. Le problème est ailleurs. Le lien avec le travail n’est presque jamais recherché.

La première raison est le temps. Entre l’exposition et le cancer, il s’écoule 20 à 40 ans 1. La maladie se déclare le plus souvent après le départ en retraite. La médecine du travail ne suit plus la personne. Les cas reconnus sont d’ailleurs surtout des retraités 1.

Le reste suit. Le médecin traitant connaît mal l’origine professionnelle des cancers 1. Le parcours de travail n’est pas reconstitué. Et la grille officielle, les tableaux de maladies, a été pensée pour un monde du travail stable. Presque tout passe par ces tableaux, à peine 90 dossiers par an empruntent la voie complémentaire 1. Les carrières morcelées s’y coulent mal, l’intérim, la sous-traitance, où l’exposition se dilue entre plusieurs employeurs.

Un angle mort pèse lourd. L’amiante occupe presque tout le champ. Elle concentre 80 % des cancers reconnus 1. Pourtant 2,8 millions de salariés sont exposés à au moins un produit chimique cancérogène au travail 3. Les plus répandus aujourd’hui sont les gaz d’échappement diesel, la silice, les poussières de bois, les fumées de soudage, les huiles minérales 3. Ceux-là produisent très peu de reconnaissances. Le dispositif voit surtout ce pour quoi il a été bâti. Il voit mal, en particulier, les expositions des femmes. Là où l’enquête de Seine-Saint-Denis a suivi des malades, les femmes ont été reconnues bien moins souvent que les hommes, même après avoir fait la démarche 5.

Qui paie à la place

Un cancer non reconnu ne disparaît pas. Il est simplement pris en charge comme une maladie ordinaire. Pour le malade, le régime est moins protecteur. Il perd les soins remboursés en totalité, les indemnités journalières majorées et versées sans délai de carence, et la rente d’incapacité 6. Souvent déjà à la retraite au moment du diagnostic, il découvre tard un droit qu’il ne réclamera pas.

Le coût, lui, change de poche. Les soins et les arrêts d’un cancer du travail devraient être payés par la branche accidents du travail, financée par les seuls employeurs. Non reconnus, ils sont portés par l’assurance maladie, financée par tous les assurés. Chaque année, un versement corrige en partie ce glissement, 1,2 milliard d’euros en 2024, une somme qui a grimpé de moitié depuis 2013 6. Il ne couvre pas tout. Le coût réel de cette sous-déclaration est estimé entre 2 et 3,8 milliards d’euros par an, toutes maladies confondues 6. Les cancers comptent parmi les pathologies les plus sous-déclarées 6. L’estimation est contestée jusqu’au Sénat, qui juge la méthode instable 6. L’ordre de grandeur, lui, ne l’est pas.

Reste celui par qui le risque arrive. La cotisation de l’employeur est calculée sur les accidents et les maladies déclarés dans son entreprise. Un cancer qui n’entre jamais dans ce compte n’augmente pas sa facture. L’entreprise échappe au coût, et l’incitation à prévenir s’éteint avec lui. Le principe posé en 1898, l’employeur porte le risque professionnel, se trouve pris à revers 6.

Un contraste résume le sens du glissement. La branche accidents du travail, payée par les employeurs, est en excédent. L’assurance maladie, payée par tous, est en déficit 6. La sous-déclaration allège les comptes de celle qui devrait payer et alourdit ceux de tout le monde. Les employeurs y voient une ponction injustifiée, les syndicats une charge indûment transférée. Ce sont deux points de vue, ni l’un ni l’autre neutre 6.

Une exception existe. Les victimes de l’amiante disposent d’un fonds dédié, qui a versé 338 millions d’euros en 2017 1. La preuve qu’une réparation large est possible quand la décision est prise. Aucun autre cancérogène n’a d’équivalent.

Compter, d’abord

Reste le point de départ. Le pays ne sait pas compter ses cancers du travail. Non parce qu’il les refuse, mais parce qu’il ne les cherche pas. Là où une équipe a pris le temps de remonter les carrières, le lien est apparu chez 85 % des malades, et la réparation a suivi pour la plupart de ceux qui l’ont demandée 5. Le compte échoue avant le guichet, pas devant lui.