Un pompier sort d’un feu. Sa tenue a tenu. Le danger, lui, est passé quand même, par la peau chaude et la sueur, jusque sous l’équipement. Ce qu’il a respiré ce jour-là, une agence de l’Organisation mondiale de la santé l’a jugé en 2022. Verdict : cancérogène certain pour l’humain. Le même niveau de preuve que pour l’amiante.

Un danger reconnu au plus haut niveau

En juin 2022, un groupe d’experts s’est réuni à Lyon. Ils travaillent pour le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l’OMS. Leur conclusion est nette. Exercer le métier de pompier est « cancérogène certain » 1. C’est le classement le plus élevé qui existe.

Deux cancers sont clairement en cause. Le mésothéliome, une tumeur liée à l’amiante. Et le cancer de la vessie 1. Pour cinq autres, les preuves existent mais restent plus faibles : côlon, prostate, testicule, mélanome de la peau, lymphome 1.

Ce qui rend malade, ce sont les fumées. Un feu libère un mélange toxique. Benzène, formaldéhyde, particules fines, métaux, amiante des vieux bâtiments 1,2. Ces produits entrent par les poumons. Mais aussi par la peau. La chaleur et la sueur les font pénétrer, même sous la tenue 2.

Un point doit rester clair. Ce classement dit qu’il y a un danger. Il ne dit pas combien de pompiers tomberont malades 1. Le danger et le risque chiffré sont deux choses différentes. La suite le montre.

En France, personne ne compte

Combien de pompiers français développent un cancer à cause du métier ? Personne ne le sait.

Il existe seulement deux études françaises, et elles sont anciennes 2. Toutes deux se heurtent au même biais. Les pompiers sont recrutés en bonne santé, triés physiquement 4. Du coup, ils meurent globalement moins que la moyenne. Et cela masque les cancers en trop sur certains organes 4.

Les seuls chiffres solides viennent de l’étranger. Une méta-analyse estime le sur-risque de mésothéliome à +58 %, celui de la vessie à +16 % 3. Mais ces données ne sont pas françaises. Elles ne peuvent pas être recopiées ici comme si elles l’étaient.

La France a même réduit sa surveillance. En décembre 2023, son organisme public de santé a abandonné le programme de suivi du mésothéliome 2. Les données de santé des pompiers existent. Elles ne sont ni centralisées ni exploitées 2. Le Sénat « regrette vivement le manque d’études épidémiologiques sérieuses » 2.

Résultat : impossible d’affirmer que les pompiers français ont plus de cancers. Ni de le prouver, ni de l’exclure.

Le danger était certain, la reconnaissance restait fermée

Longtemps, la France n’a présumé que deux cancers liés au métier. Le carcinome du nasopharynx et le carcinome du foie 2. Or, note le Sénat, ce lien « ne semble établi par aucune publication » 2. Deux cancers reconnus sans base scientifique, et pas ceux que la science pointe.

Le retard est visible ailleurs. Le Québec présume 9 cancers, l’Ontario 19, le Nevada 28 2.

Et sur le terrain, la reconnaissance ne suivait pas. En 2023, les pompiers ont déclaré 24 maladies professionnelles. Aucune n’était un cancer 7. L’année d’avant, ils n’en avaient recensé que 31 en tout, le signe d’une forte sous-déclaration 2. Et en dix ans, la caisse des agents territoriaux n’a reçu que 21 demandes d’indemnisation pour cancer. Aucune ne venait d’un pompier 2.

Un métier classé cancérogène certain dans le monde entier. Et, en France, pas une seule demande d’un pompier en dix ans.

Fin 2025, une première ouverture

Puis les choses ont bougé. Un décret du 26 décembre 2025 est entré en vigueur 5. Il inscrit la lutte contre l’incendie dans deux tableaux de maladies professionnelles. Concrètement, un pompier atteint d’un cancer de la peau, du poumon ou de la vessie n’a plus à prouver l’origine de sa maladie 5. Le lien est présumé, c’est le principe des tableaux 12. À l’administration, désormais, de démontrer le contraire.

Le mésothéliome, lié à l’amiante, entre lui aussi dans ce cadre 5. Et les trois statuts sont couverts : professionnels, volontaires, militaires 5.

L’avancée est réelle. Elle a des limites précises. Le décret couvre les cancers des fumées et de l’amiante. Pas les sept cancers pointés par la science internationale 5,2. Le tableau dédié réclamé par le Sénat n’existe toujours pas. Le gouvernement défend une ligne prudente : n’ouvrir la présomption qu’aux cancers au lien scientifique établi, des études étant en cours 11.

Il manque surtout une pièce. Pour activer cette présomption, il faut prouver qu’on a été exposé. Or aucune fiche ne trace les interventions à risque de chaque pompier 2. Une loi devait la créer. Le Sénat l’a votée à l’unanimité le 19 mars 2025 6. L’Assemblée nationale ne l’a jamais examinée 6. Sans cette trace, la présomption ouverte reste difficile à faire jouer.

Deux pompiers sur le même feu, pas la même protection

Sur un incendie, tous les pompiers respirent les mêmes fumées. Mais ils ne sont pas protégés pareil.

Près de quatre pompiers français sur cinq sont volontaires. Ils sont plus de 200 000 10. Or le suivi médical après la carrière ne concerne que les professionnels 2. Les volontaires en sont exclus. Même danger au feu, protection moindre.

Il y a aussi les tenues. Elles contiennent des PFAS, ces « polluants éternels » qui les rendent étanches 8. Une loi de février 2025 interdit les PFAS dans les vêtements du grand public à partir de 2026 9. Mais elle prévoit une exception pour les vêtements de protection 9. La loi protège donc le consommateur. Et elle laisse hors du champ la tenue du pompier, le plus exposé au feu. Le ministère de l’Intérieur reconnaît qu’elles « devraient bien en contenir » 8. La direction de la sécurité civile plaide qu’il n’existe pas d’alternative industrielle pour l’étanchéité aux hydrocarbures 7.

La décontamination, elle, dépend de chaque caserne. Chaque service d’incendie est géré de façon autonome 2. Certains lavent les tenues sur place, d’autres non. Beaucoup de volontaires « lavent encore eux-mêmes leurs affaires », relève un syndicat 8. Les cagoules qui filtrent vraiment les fumées existent. Mais peu de services en sont équipés, faute de moyens 7.

Ce qui est établi, ce qui reste à faire

Le danger, lui, est établi, au plus haut niveau de preuve qui existe 1. Ce que la France ignore encore, c’est son ampleur chez ses propres pompiers, faute de l’avoir mesurée 2. La première vraie reconnaissance date de fin 2025 5. Elle couvre les cancers des fumées et de l’amiante, pas les sept que pointe la science 5,2. Et la loi qui permettrait de la faire jouer, en traçant l’exposition, attend toujours d’être examinée 6.