Un mal qui vient d’abord des métiers manuels
Le canal carpien, c’est un nerf comprimé au poignet. Il fait mal, il engourdit la main, il mène parfois au bloc opératoire. C’est la deuxième maladie professionnelle reconnue en France 1. Réunis, ces troubles des articulations liés au travail sont même la première 2.
Et le lien avec le travail se mesure. Environ un cas opéré sur deux n’aurait pas eu lieu sans l’activité professionnelle 2. Chez les ouvriers, c’est près des trois quarts, d’après un décompte fait sur des cas opérés dans deux départements, un peu ancien 2.
Certains métiers sont bien plus touchés. Dans le cuir et la chaussure, plus de huit cas sur dix viennent du travail. Chez les couvreurs, presque tous. L’agriculture, l’automobile, le travail des métaux suivent 2. Ce sont les mains qui portent, serrent et répètent qui lâchent les premières.
Beaucoup l’attribuent au travail, très peu le déclarent
Plus de sept personnes sur dix qui souffrent d’un canal carpien l’attribuent à leur travail. Mais une sur dix seulement engage une déclaration en maladie professionnelle 3. L’écart est énorme, et il est documenté.
Ce n’est pas l’administration qui bloque. Quand la démarche est faite, elle aboutit dans près de huit cas sur dix 3. Le frein est avant, au moment de remplir le dossier.
Les raisons sont connues. Un quart jugent leurs douleurs trop faibles. Un sur dix ne sait pas comment faire. Un sur dix a peur pour son emploi. Un sur dix trouve les formalités trop lourdes 3. La peur pour l’emploi est la seule qui touche directement le lien avec le patron.
Un autre décompte ne regarde que les cas les plus sérieux, ceux suivis par un médecin. Là aussi, plus de la moitié ne sont pas déclarés 4. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose, mais ils vont dans le même sens.
Le médecin du travail change tout
Il existe un levier qui ressort nettement. Les personnes passées par le médecin du travail déclarent trois fois plus souvent : 33 % contre 10 % 3.
Un point de prudence : c’est un lien, pas une preuve. Ceux qui voient ce médecin ont peut-être des cas plus graves 3. Mais le manque de suivi en santé au travail pèse clairement sur les dossiers jamais déposés.
Ce que le salarié perd en ne déclarant pas
Un canal carpien non reconnu comme professionnel est soigné comme une maladie ordinaire. Le salarié y perd, et pas qu’un peu.
Dans le régime des accidents du travail, les soins liés sont couverts à 100 %. Les indemnités d’arrêt sont plus élevées, et sans jour de carence. Une rente peut être versée si un handicap reste 5.
Le plus lourd vient en cas d’inaptitude. Quand un salarié devient inapte à cause d’une maladie reconnue professionnelle, son indemnité de licenciement est doublée, et il touche en plus une indemnité équivalente au préavis 6. Ce doublement porte sur l’indemnité légale, une convention collective peut prévoir mieux, et il n’est pas dû si le salarié refuse sans raison un poste de reclassement 6. Sans reconnaissance, rien de tout cela. Or le canal carpien laisse souvent 30 à 60 jours d’arrêt après l’opération, et parfois une inaptitude 2.
Qui paie à la place
Le coût ne disparaît pas. Quand la maladie n’est pas déclarée, deux autres payeurs prennent le relais.
Le premier, c’est la collectivité. Une maladie d’origine professionnelle soignée comme une maladie ordinaire est prise en charge par la branche maladie, donc par tous les assurés. Depuis 1997, un versement compense en partie ce transfert : 1,2 milliard d’euros en 2024 7. Mais il est calé sur la fourchette basse de l’estimation 7. Il rembourse donc moins que le coût réel.
Le second, c’est l’entreprise où naît le risque. La cotisation qui finance la branche est modulée : plus une entreprise a d’accidents et de maladies reconnus, plus elle paie 7. Un canal carpien non déclaré n’entre pas dans son compte. Elle n’en paie pas le surcoût. Et l’intérêt à corriger le poste de travail, la cadence ou l’outil s’efface. Le risque reste caché là où il faudrait agir.
Le principe remonte à une loi de 1898. Celui qui crée le risque le paie, en échange d’une réparation automatique pour la victime. La branche est financée à 100 % par les employeurs 7. La sous-déclaration casse ce lien. Le risque est bien professionnel. Son coût, lui, glisse vers le salarié et vers tous les assurés.
Une caisse pleine à qui on demande des économies
La branche qui répare ces accidents n’est pas en manque d’argent. Elle est excédentaire presque chaque année depuis 2013. Son excédent cumulé atteint 7,6 milliards d’euros fin 2024 7. Et elle est payée par les employeurs.
Pourtant, le 6 juillet 2026, le gouvernement lui a demandé 800 millions d’euros d’économies. Le motif : un déficit attendu pour les années suivantes 8. Attendu, pas constaté.
Sur la sous-déclaration, deux effets se croisent. D’un côté, elle prive la branche de recettes. De l’autre, mieux déclarer ferait monter les cotisations des employeurs, surtout des entreprises les plus exposées.
Reste un repère simple. Le coût de ce qui n’est pas déclaré est du même ordre que le coût de ce qui l’est. Les maladies professionnelles reconnues ont coûté 2,89 milliards d’euros au régime général en 2023 9. Le coût estimé de la sous-déclaration va de 2 à 3,8 milliards par an 4, une estimation que le Sénat lui-même a jugée fragile 7.
En 2024, la branche a versé 1,2 milliard à l’assurance maladie pour ces maladies restées dans l’ombre. La Cour des comptes estime le vrai montant autour de 2,6 milliards 9. La différence reste à la charge de tous les assurés.
