Septembre 2023, dernier soir d’une expédition, au cœur de la forêt du Brunei. Les participants se réunissent et votent. Ils viennent de mettre au jour un coléoptère de deux millimètres, jamais décrit. Ensemble, ils lui choisissent un nom : celui du ruisseau d’à côté, le Mata Ikan.

Quatre insectes sur cinq n’ont pas de nom

Il reste énormément de vie à nommer sur Terre. Le nombre d’insectes est estimé à environ 5,5 millions d’espèces. Un million seulement porte un nom. Autrement dit, quatre espèces sur cinq restent à décrire 1.

Ces insectes ne sont pas invisibles. Presque tous se voient à l’œil nu. À peine 1 à 2 % d’entre eux seraient vraiment cachés 1. Le reste attend simplement d’être récolté, observé et nommé.

Cet inconnu se concentre sous les tropiques. Une seule forêt tropicale en abrite des milliers. Sur un autre continent, un inventaire a récolté plus de 6 000 espèces d’arthropodes sur moins d’un demi-hectare 3. C’est là que partent les expéditions.

Le comblement, lui, est lent. Chaque année, la science décrit environ 17 000 espèces nouvelles, tous êtres vivants confondus 2. Rapporté aux millions d’insectes sans nom, le retard se compte en siècles.

Du sol à la cime, un labo dans le sac à dos

Comment trouver des bêtes aussi petites ? Tout commence au sol. Les équipes ramassent la litière à la main. Elles la passent au tamis, à maille d’un centimètre 4.

Ce qui traverse le tamis file dans un extracteur. Les insectes fuient la chaleur et tombent dans un flacon. Une seule séance peut trier 250 litres de feuilles mortes 4. D’autres pièges attrapent ce qui vole. Pour la cime des arbres, les équipes brumisent un insecticide léger sur la canopée 3.

Le plus étonnant tient dans un sac. Un petit laboratoire de terrain lit l’ADN sur place. Les équipes prélèvent un bout de patte. Elles en tirent un code-barres génétique 4. Ce code rejoint une banque mondiale de référence. La forme de l’insecte et sa génétique se recoupent alors pour confirmer une espèce.

Des bêtes d’un millimètre, un géant de 57 centimètres

Bornéo est un réservoir de vie. Sur une seule grande zone de l’île, le WWF dit avoir recensé plus de 123 espèces nouvelles en trois ans 8. Le mot « nouvelle » veut dire nouvellement décrite, pas apparue d’hier.

Les trouvailles sont souvent minuscules. En 2017, dans l’État malaisien de Sabah, une expédition décrit trois coléoptères de litière d’environ un millimètre 5. Un coléoptère, c’est un insecte à carapace, la grande famille des scarabées et des coccinelles. En 2023, au Brunei, c’est un cousin d’à peine deux millimètres 4. Son nom est décidé au vote, le dernier soir 4.

Bornéo réserve aussi des géants. Le plus long insecte connu au monde vient de Sabah. C’est un phasme, un insecte-bâton. Pattes tendues, il mesure près de 57 centimètres 6. On ne le connaît que par trois spécimens.

Ceux qui nomment ne sont pas tous des spécialistes

Qui fait ce travail ? Pas seulement des chercheurs de carrière. Depuis 2017, ces expéditions mêlent des scientifiques, des voyageurs curieux et des étudiants du pays 4. Elles se déroulent sur deux sites, à Sabah en Malaisie et à Ulu Temburong au Brunei.

Des non-spécialistes récoltent, décrivent et séquencent. Ils votent le nom de l’espèce. Et ils signent l’article scientifique qui la fait entrer dans la science 5.

Ce n’est pas une exception. En Europe, plus de 60 % des espèces nouvelles sont décrites par des passionnés sans poste universitaire 2. Les étudiants locaux, eux, ne paient pas leur place. Les voyageurs qui participent financent la leur, selon l’organisateur 9. Une découverte longtemps réservée aux experts devient l’affaire de gens ordinaires.

Une course avec la forêt qui recule

Cet inconnu s’efface vite. Un relevé par satellite a suivi la forêt de Bornéo sur près de quarante ans. Entre 1973 et 2010, l’île a perdu 30 % de son couvert de 1973 7. En 2010, environ un dixième de sa surface était couvert de plantations, palmier à huile et bois 7. Ce relevé s’arrête en 2010, il décrit donc un passé récent, pas l’état d’aujourd’hui.

Des espèces sont ainsi nommées pendant que leur habitat rétrécit. Les deux avancent en même temps.

Reste l’essentiel. Chaque année, la forêt de Bornéo livre des noms nouveaux. Quatre insectes sur cinq attendent encore le leur 1. Et ce ne sont pas toujours des spécialistes qui les inscrivent, un dernier soir, au bord d’un ruisseau.