À la fin des années 2000, dans des élevages du Sud-Ouest, des veaux Blonde d’Aquitaine naissent mal en point. Leur poil est court, raide, plus sombre que la robe blonde. Il s’arrache facilement. Les veaux ont du mal à téter. Ils meurent en quelques jours, ou sont euthanasiés 1.

Le premier maillon : des vétérinaires de campagne

Sur le terrain, on les appelle les veaux « paillassons » 1. Personne ne sait d’où vient le mal.

Des vétérinaires de campagne envoient les cas à l’École vétérinaire de Toulouse. Cinq veaux y sont examinés à fond entre 2011 et 2015. Tous sont trop petits : 35 à 39 kilos, quand un veau de la race en pèse 45 à 48 1. Leur cœur bat trop vite. À l’autopsie, tout est normal, sauf la peau. Elle est plissée sur tout le corps. Elle rougit et se dépile là où elle frotte 1.

Trois ADN, un gène

Des chercheurs de l’INRAE et de l’École vétérinaire de Toulouse disposent de l’ADN de trois veaux seulement. Ils le comparent aux analyses génétiques de 24 149 Blonde d’Aquitaine, faites pour choisir les reproducteurs 1.

Ils trouvent le coupable. Une seule lettre a changé dans un gène appelé EGFR. Cette lettre transforme un morceau de la recette en signal « stop ». La protéine n’est jamais fabriquée en entier. Chez les veaux malades, elle est introuvable 1. Sans elle, la peau du veau ne se forme probablement pas normalement 1.

Dès 2017, la mutation est ajoutée à la puce d’analyse génétique qui sert à choisir les reproducteurs 1.

En 2022, un sixième veau atteint naît. L’éleveur et son vétérinaire le déclarent à l’Observatoire national des anomalies bovines, l’ONAB 1. L’analyse confirme : il porte la mutation en double, comme les cinq premiers 1. Les six veaux viennent de parents différents 1.

L’ONAB, tenu par la recherche publique et la filière, recueille les déclarations de veaux anormaux et les prélèvements qui vont avec 3. Il existe depuis 2002, et pas par hasard. En 1992 puis en 2000, la France avait raté deux maladies héréditaires des vaches Holstein. Elle les avait apprises de l’étranger 3. À l’alerte de 1992, 12 % des taureaux d’insémination français la portaient déjà 3.

Six cas, c’est peu pour une preuve. Mais la mutation, l’absence de protéine et la transmission dans les familles disent la même chose 1. Sur 2 305 238 bovins d’autres races analysés, la mutation n’a été retrouvée chez aucun 1.

Des parents en parfaite santé

Le piège de cette maladie, c’est qu’elle se cache. Un animal qui porte la mutation une seule fois est en pleine forme. L’étude compte douze parents de veaux atteints, tous sains 1. Un tel défaut peut passer plusieurs générations sans se montrer 5.

Le malheur arrive quand deux porteurs sains se reproduisent ensemble.

En 2018, 8 bovins de la race sur 700 analysés étaient porteurs 1. D’où vient la mutation ? Personne ne le sait. Un taureau né en 1967, porteur, figure parmi les ancêtres de l’un des six veaux. Pour les autres, aucun ancêtre commun n’a été retrouvé 1.

Trier les taureaux, pas abattre les vaches

Le test ne sert pas à repérer les veaux malades, qui se voient à la naissance. Il repère les porteurs sains, ceux qui ne se voient pas. Chaque animal analysé sur la puce a son statut 1.

La méthode recommandée en sélection ne consiste pas à abattre des vaches. Elle écarte les taureaux porteurs de l’insémination. Là où ces taureaux font l’essentiel des naissances, la part de la mutation est alors divisée par deux à chaque génération 6. Éliminer tous les porteurs n’est pas la règle. Chaque animal porte au moins une anomalie : cela reviendrait à faire disparaître toute la population 6.

En Blonde d’Aquitaine, les taureaux d’insémination ne font pas l’essentiel des naissances. En 2015, environ 35 % des veaux de la race venaient d’eux, directement ou par leurs fils 7. C’est la part la plus forte des trois grandes races à viande. Les autres naissent de taureaux de ferme. Or l’interdiction vise l’insémination. La mutation reste présente longtemps chez les femelles et chez les taureaux de monte privée 6.

Pour cette mutation, l’étude décrit une pratique : les taureaux porteurs récents servent à des croisements avec des vaches laitières 1. Chez ces vaches, la mutation n’a jamais été trouvée 1. Aucune page publique de la filière ne dit si les taureaux porteurs sont écartés en race pure, ni combien d’animaux sont testés.

Le précédent : plus de vingt ans

L’INRAE, l’institut de la plupart des auteurs, titre que la découverte « permet son éradication » 2. L’article scientifique est plus prudent. Il parle d’une éradication progressive, « en cours » 1. Il donne une fréquence actuelle de la mutation de 0,004 %, sans dire sur combien d’animaux ni en quelle année 1. Impossible d’en tirer une vitesse de baisse.

Le précédent Holstein donne l’échelle. Plus de vingt ans après le début de son éradication, la maladie découverte en 1992 était encore présente chez les femelles Holstein, à une fréquence d’environ 0,3 % 6.

Un lointain cousin chez l’enfant

Chez l’humain, la perte de fonction du même gène existe aussi. Le premier cas a été publié en 2014. Un garçon né à 34 semaines, pesant 1 560 grammes 8. Il est mort à deux ans et demi 8.

La maladie est très rare. Les enfants naissent avant terme, avec une peau fine et fragile qui s’infecte, et des reins trop gros. La plupart meurent dans les premiers mois, quelques-uns survivent quelques années. Aucun traitement curatif n’est décrit 9.

L’INRAE voit dans le veau un « modèle de pathologies humaines », d’où pourraient sortir, au conditionnel, de nouvelles pistes de soin 2. L’étude elle-même va moins loin. Ses auteurs jugent les signes vus chez les veaux cohérents avec les maladies liées à la perte de ce gène chez l’humain et la souris. Ils précisent que leur analyse, faite après coup, reste « superficielle dans l’ensemble » 1. Les différences existent. La mutation de l’enfant n’est pas celle du veau 1,8. Chez l’enfant, plusieurs organes sont touchés 9. Chez le veau, l’autopsie n’a trouvé d’anomalie qu’à la peau 1.

C’est une maladie héréditaire, pas une infection : elle se transmet des parents au petit. Et la mutation n’a été retrouvée dans aucune autre race que la Blonde d’Aquitaine 1.

Le geste qui fait avancer

Un éleveur qui voit naître un veau anormal doit le signaler, selon l’ONAB. Il le fait lui-même, ou par son vétérinaire, son technicien ou son inséminateur 4. Il faut une fiche, si possible des photos, et un prélèvement : un ou deux tubes de sang, un bout d’oreille, ou « même un bout de langue avant l’équarrissage », à mettre au congélateur avant envoi 4. En 2016, aucun prélèvement ni typage n’avait jamais été facturé au déclarant 3.

Avant une saillie ou l’achat d’un taureau, son statut génétique se demande. Une fois une anomalie connue, la cacher engage la responsabilité civile du vendeur, selon une synthèse de la filière publiée en 2016, sans jugement cité 6. En Blonde d’Aquitaine, toute femelle peut aussi être génotypée, à partir de 90 euros 10. Savoir si ce test inclut cette mutation se demande à l’organisme de sélection de la race.

De 2002 à 2016, l’ONAB a reçu environ 376 déclarations par an en moyenne, toutes anomalies confondues 3. Sans prélèvement, aucune enquête génétique n’est possible 3. Celle des veaux paillassons a commencé dans des fermes, avec des vétérinaires et des éleveurs qui ont donné l’alerte.