Ce que demandent les élèves
Le mouvement part d’un lycée, le Saint-Exupéry de Créteil, à la mi-septembre 1. La raison est concrète. Des enseignants qui manquent. Des classes surchargées. Des conditions d’étude dégradées 1.
Le cahier du principal syndicat lycéen ne parle que de cela. Des classes à « 32 ou 35 » 2. Des infirmières et des assistants d’éducation en nombre insuffisant. Une cantine trop chère. Des locaux mal chauffés. Dans un internat, des douches cassées et des punaises de lit 3. Le syndicat appelle au blocage général le 29 septembre 2.
Rien, dans ce cahier, ne touche à la religion ou à l’identité. Le ministre de l’Éducation le reconnaît lui-même. Il parle d’« un mouvement lycéen », « au départ » 3. Un premier blocus, à Créteil, est levé une fois les moyens obtenus 13.
Des classes à 35, des remplaçants qui n’arrivent pas, une cantine trop chère : le décor n’est pas celui d’un cas isolé. C’est celui de nombreux lycées publics.
Le mouvement grandit vite. Le décompte du gouvernement passe de 180 établissements le 28 septembre 3 à 356 le 30 13. Rapporté aux quelque 3 700 lycées du pays, cela fait environ un sur dix 4. C’est large et réel. Ce n’est pas tout le pays. Ces chiffres viennent du ministère, qui est partie au dossier. L’unité change aussi d’un décompte à l’autre (« concernés », « perturbés », « bloqués »). À prendre avec prudence.
Deux faits réels, et marginaux
Le récit qui attribue le mouvement à « l’islam » ne sort pas de nulle part. Il s’accroche à deux choses réelles.
La première. Des drapeaux palestiniens ont flotté dans nombre de rassemblements. Avec des tags « Free Palestine » et le slogan « Nous sommes tous des enfants de Gaza » 6,7. Une expression militante, spontanée, absente du cahier de revendications 6. Son ampleur n’est pas mesurée : « nombre de » ne dit pas combien.
La seconde est grave. Le 1er octobre, à Carpentras, une vidéo montre des adolescents masqués, âgés de 15 à 18 ans. Ils sont devant un feu, un drapeau palestinien à la main. L’un scande : « On a brûlé Israël ! (…) C’est qui les Juifs ? On les piétine ! » 7,6. Ces propos sont antisémites. Ils glissent d’Israël aux Juifs, et c’est ce glissement qui les rend tels. La justice est saisie. Des participants ont été identifiés par la vidéosurveillance 7.
Un fait pareil ne se minimise pas. Mais un fait, daté, dans une ville, n’est pas un mouvement de centaines de lycées. Carpentras est un cas. Il le reste.
D’où vient la lecture « islam, immigration »
À partir de là, des acteurs ajoutent une grille. Pas les élèves. Pas leur syndicat.
D’abord la mairie de Carpentras, dirigée par le RN. Son communiqué s’intitule « Non à l’instrumentalisation des lycéens par l’extrême-gauche ». Il avance que l’incident est « la preuve irréfutable que ce mouvement lycéen semble totalement manipulé par l’extrême-gauche antisémite » 6. La formule dit à la fois « irréfutable » et « semble ».
Le lendemain, Éric Ciotti, président de l’UDR, écrit sur X : « La fureur antisémite se déverse dans le blocus d’un lycée. À vomir. Blocus soutenu par LFI et ses proxis. » 6
Vient ensuite l’étage « banlieue ». Donald Trump Jr décrit des « banlieues interdites d’accès », des « rues qui ressemblent à une zone de guerre », une « immigration sans frein » 8. Saint-Denis, et son lycée, servent de symbole.
Enfin le sommet. Le 6 octobre, sur son réseau, le président des États-Unis écrit :
« Ce qui se passe en France n’est rien d’autre qu’une immigration de masse hors de contrôle. Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ! »
Deux animateurs américains relaient. L’un y voit un avertissement pour les États-Unis. L’autre parle d’« un réseau international de socialistes qui veulent démanteler l’Occident » 9. Un quotidien belge, extérieur au débat français, relaie une explication de cette sortie. Pour des observateurs, elle vise à contrer de mauvais sondages avant les élections américaines de mi-mandat 9.
La grille a sa jumelle, côté pouvoir. Le gouvernement parle de « violences urbaines qui tentent de récupérer » le mouvement, et d’une « récupération » par des élus de La France insoumise 3. Des élus de ce parti étaient bien présents, en soutien, dès le début 5. Mais soutenir n’est pas déclencher. L’origine (des postes non pourvus, un syndicat lycéen) précède ce soutien. Et une poussée à 356 établissements en quelques jours dépasse ce qu’un parti peut piloter 13,5. Le même doute vaut dans les deux sens.
Ce que disent les chiffres
Reste l’affirmation du sommet : « l’islam qui veut s’emparer » du pays. La France ne compte pas les religions dans son recensement depuis 1872. Tout chiffre est donc une enquête, jamais un décompte officiel.
La meilleure mesure disponible est une enquête publique. Chez les 18-59 ans, elle donne ceci : 51 % se déclarent sans religion, 29 % catholiques, 10 % musulmans 10. La pratique est basse. Environ un musulman sur cinq fréquente régulièrement la mosquée 10.
Un fait passe rarement dans le débat. Il y a deux fois plus de sorties de l’islam que d’entrées. Un rapport public le chiffre : 15 % des personnes élevées dans une famille musulmane ne s’en déclarent plus, contre 7,5 % qui y entrent sans parent musulman 11.
Les projections ne renversent pas l’ordre de grandeur. Un institut de recherche estimait la part musulmane à 8,8 % en 2016. À l’horizon 2050, elle irait de 12,7 % sans aucune immigration à 18 % avec une immigration forte 12. Ce sont des scénarios, pas des prédictions. L’institut le précise lui-même 12.
Entre un lycée de Créteil à la mi-septembre et une phrase de Washington le 6 octobre, il y a trois semaines et un océan. Les élèves, eux, continuent de réclamer des professeurs.
