Mardi 29 septembre, métropole lilloise. Des poubelles brûlées, du mobilier urbain à terre, dix-huit personnes en garde à vue. Puis le procureur donne le profil des interpellés. « Quasiment exclusivement des mineurs. »

Un mouvement sur les moyens de l’école

Tout est parti à la mi-septembre, d’un lycée de Créteil 11. Le motif tient en un mot : les moyens. Des postes de professeurs non pourvus à la rentrée. Des classes à « 32 ou 35 » élèves. Des infirmières scolaires et des surveillants qui manquent 6. Une cantine jugée trop chère, des internats aux douches cassées et aux punaises de lit 1. Classes surchargées, infirmière absente, cantine hors de prix : ce sont les conditions quotidiennes dans ces établissements.

En cinq jours, le blocage gagne tout le pays. De quelques dizaines à 356 établissements le mercredi, selon le ministère 4. Région parisienne, Marseille, Grenoble, Lyon, Lille 9. Le gouvernement lui-même le reconnaît : c’était « au départ un mouvement lycéen » 1.

Des heurts réels, des blessures dans les deux sens

Les heurts sont réels, et graves par endroits. Tirs de mortiers d’artifice, incendies, mobilier urbain saccagé. En Île-de-France, les dégradations sont estimées à 200 000 euros 2. Le 28 septembre, un bilan de journée fait état d’une douzaine de lycéens blessés, de douze membres des forces de l’ordre et de huit personnels, dont trois chefs d’établissement 1.

Le 30 septembre, le gouvernement additionne 119 élèves et personnels blessés et 83 policiers et gendarmes, depuis le début de la mobilisation 10. Ce total unique mélange des situations opposées. Il ne dit pas qui a blessé qui.

Les cas documentés vont dans les deux sens. Un policier s’est transpercé la main sur un grillage qu’il escaladait pendant une poursuite 6. À Saint-Ouen-l’Aumône, un lycéen a été blessé au visage par le tir d’un policier. L’IGPN a ouvert une enquête 6. Six avocats ont porté plainte pour des violences policières sur des mineurs interpellés : un garçon de 15 ans « le visage en sang », des gifles au commissariat, un examen médical six heures trop tard 7. Ces plaintes sont des accusations, pas des faits jugés. La présomption d’innocence vaut aussi pour les policiers mis en cause.

625 interpellations, et un seul endroit où l’on voit qui

Combien d’interpellations ? Le ministre de l’Intérieur en annonce 625 au 30 septembre 4. Le chiffre est flou. Il est présenté tantôt comme un cumul, tantôt comme le bilan du seul mercredi 5. Et une interpellation n’est pas une condamnation. Entre les deux, il y a la garde à vue, les poursuites, le jugement. Le nombre brut ne dit rien de la gravité établie des faits.

Un seul endroit permet de voir ce que ces chiffres deviennent : la métropole lilloise. Le procureur y détaille dix-huit gardes à vue 3. Six personnes présentées à la justice pour outrages ou violences sans blessure physique. Quatre pour des faits de moindre gravité. Quatre libérées, faute d’éléments. Le reste encore en cours. Des faits modestes, et de très jeunes gens.

Ce constat vaut pour Lille, pas pour la France entière. Aucun décompte national ne dit la part de mineurs. Aucun chiffre n’établit la présence de « casseurs extérieurs » au mouvement. Personne ne les compte. Cette absence ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre. C’est un trou, et il faut le dire tel quel.

Le récit d’une mobilisation « récupérée »

Un autre récit s’est installé en parallèle. Le mouvement serait « récupéré », « instrumentalisé » par La France insoumise 1,5. Il repose sur un fait établi. Des élus LFI sont présents et en soutien depuis le début : le maire de Saint-Denis, plusieurs députés, Jean-Luc Mélenchon, la cheffe des députés 2.

Soutenir un mouvement n’est pas l’avoir déclenché, ni le piloter. Le passage de l’un à l’autre n’est établi par aucune pièce. Trois faits pèsent même contre. L’objet du mouvement, les moyens, n’a pas bougé. Les interpellés que l’on a pu profiler sont des lycéens, pas des cadres de parti. Et 356 établissements sur tout le territoire en cinq jours, c’est hors de portée du pilotage d’un seul parti.

Le récit s’appuie sur des mots. Le gouvernement parle de « violences urbaines » 1, une expression attachée aux émeutes de quartiers, pour un mouvement qu’il reconnaît par ailleurs lycéen. Un titre de presse accole « 625 interpellations, 119 blessés » au sigle du parti 5. Un autre titre pose que casse et revendications ne peuvent coexister : « Quand on casse, on brûle, on agresse, où sont les revendications ? » 8. Le ministre de l’Éducation range même « la situation au Moyen-Orient » parmi les mots d’ordre, pour montrer un fourre-tout 5.

Les mots des élus de gauche se citent avec la même exactitude. Le maire de Saint-Denis a lancé que « la violence, à un moment donné, peut être légitime » : un propos politique contesté, pas la position du syndicat lycéen 2. Le coordinateur de LFI, lui, « désapprouve » les dégradations 2. Ce même maire est cité dans une plainte d’une policière pour des dégradations en réunion : une accusation au stade du dépôt, pas un fait jugé 5.

Les deux camps se disputent cette jeunesse. Un sondage donne 41 % des jeunes de 18 à 25 ans prêts à voter pour Jean-Luc Mélenchon 2. La droite, elle, promet des brigades régionales de sécurité 6. C’est le contexte, pas la cause du mouvement.

Ce que les chiffres taisent

Restent les faits et leurs trous. Un mouvement né sur les moyens de l’école, que l’exécutif reconnaît lycéen au départ. Des interpellés, là où on les a comptés, qui sont des adolescents aux faits modestes. Et, pour le reste, des totaux annoncés par les ministères qui dénoncent le mouvement, sans comptage indépendant. Le chiffre de 625 a fait les titres. Le seul visage qu’on ait pu mettre dessus, c’est celui de mineurs.