La croissance ralentit, les bénéfices aussi
La première moitié du constat tient. La croissance française ralentit, et nettement. Le produit intérieur brut a progressé de 0,8 % en 2025. Contre 1,5 % en 2024 et 1,6 % en 2023 1. La pente descend d’année en année.
La seconde moitié est plus confuse. On répète que les profits des grandes entreprises battent des records. Les chiffres ne le confirment pas. Le bénéfice net cumulé du CAC 40 a reculé de 12,55 % en 2024, à 130 milliards d’euros 2. Trois poids lourds tirent la baisse. L’automobile Stellantis, dont le bénéfice a été divisé par plus de trois. Le pétrolier TotalEnergies, en repli de près d’un quart. Le luxe LVMH, en baisse de 17 %.
Le vrai pic date de 2021. Il n’a pas été revu depuis. Le niveau reste élevé, c’est vrai. Troisième année d’affilée au-dessus de 100 milliards de bénéfices cumulés. Mais pour 2024, le mot « record » est faux.
Le record est du côté des actionnaires
Un record existe, pourtant. Il ne porte pas sur ce que les entreprises gagnent, mais sur ce qu’elles reversent. En 2025, les groupes du CAC 40 ont rendu 107,5 milliards d’euros à leurs actionnaires 3. C’est le plus haut total jamais mesuré.
La hausse ne vient pas des dividendes. Ceux-ci sont restés bloqués à 72,8 milliards, comme l’année d’avant. Toute la hausse vient des rachats d’actions. 34,8 milliards en 2025, contre 25,5 un an plus tôt. Près de 36 % de plus.
Un rachat d’actions, c’est simple. L’entreprise rachète ses propres titres sur le marché. Il reste alors moins d’actions en circulation. Chaque action restante pèse un peu plus. Un dividende, lui, verse du cash à tous les actionnaires. Un rachat profite d’abord à ceux qui gardent leurs titres. Les deux ne se comptent pas ensemble sans le dire.
Pour qui : la trace dans les revenus des ménages
Cet argent atterrit quelque part. Les comptes des ménages en gardent la trace. En 2024, les inégalités de niveau de vie ont atteint leur plus haut niveau depuis 1996 9. La hausse ne vient pas du bas de l’échelle. Elle vient du haut, des revenus du patrimoine. Les dividendes touchés par les ménages ont bondi de 32 % en un an 9. Le record versé par les entreprises et cette montée des inégalités sont les deux faces d’un même partage.
Une réserve tient. Une partie de ces versements part vers des actionnaires étrangers et des fonds, hors des ménages français. Et cette mesure porte sur le niveau de vie, pas sur le patrimoine, dont les écarts sont bien plus larges.
L’argument de l’investissement, et sa limite
Un argument revient en face. Ces sommes iraient nourrir l’investissement et l’emploi. Il a sa part de vrai. L’investissement des entreprises françaises reste dans le haut du peloton européen. 21,7 % de la valeur ajoutée en 2024, devant l’Allemagne à 18,8 % 7. La France y tient ce rang de longue date.
Mais un chiffre nuance le lien. Depuis 2024, les entreprises ne financent plus tout leur investissement sur leurs propres ressources. Leur taux d’autofinancement est passé sous 100 %, à 88,8 % en 2025 7. Une part passe désormais par l’emprunt. Un investissement élevé ne prouve donc pas que ce sont les profits qui le paient. C’est une coïncidence, pas une preuve. Le lien reste discuté, dans un sens comme dans l’autre.
L’impôt : l’écart avec les PME s’est presque refermé
Une idée circule aussi. Les grandes entreprises paieraient beaucoup moins d’impôt que les petites. C’était vrai il y a quinze ans. Ça l’est beaucoup moins aujourd’hui. En 2007, l’écart de taux effectif jouait de près de 10 points en faveur des grandes entreprises. En 2019, il n’était plus que de 1,6 point 5. Grandes entreprises 26 %, petites et moyennes hors micro 27,5 %.
Deux réserves comptent. Ces chiffres s’arrêtent à 2019, faute de données plus récentes. Et selon la façon de compter, le sens s’inverse. Sur un autre périmètre, les grandes entreprises restent nettement avantagées. L’organisme public qui a produit ce constat prévient lui-même que l’avantage pourrait être revenu depuis.
Une mesure récente a visé les plus gros. La loi de finances 2025 a créé une contribution exceptionnelle sur les entreprises de plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires 6. Elle est ponctuelle. Son rendement est estimé autour de 8 milliards pour 2025, sans être encore constaté.
Côté salariés, une loi sans montant
Face à ce partage, une réponse publique existe. Une loi de 2023 sur le partage de la valeur 8. Elle oblige certaines entreprises à mettre en place un dispositif de partage. Participation, intéressement, prime, au choix. Mais elle n’impose aucun montant minimum. Son obligation nouvelle vise surtout les petites entreprises rentables, pas les plus grandes. Elle est expérimentale, prévue pour cinq ans. Pour les entreprises de 50 salariés et plus, elle demande seulement de négocier en cas de hausse exceptionnelle du bénéfice.
À l’échelle de toute l’économie, les salaires ont progressé. La rémunération des salariés a gagné 33,4 milliards d’euros en 2024 4. Mais la part de la valeur ajoutée qui reste à l’entreprise, une fois le travail payé, demeure au-dessus de sa moyenne d’avant-crise. 32,2 % en 2024, contre 30,7 % en moyenne sur 2009-2019 4.
Où va l’argent
Une fois les pièces triées, le tableau se resserre. La croissance faiblit, c’est acquis. Les bénéfices des grandes entreprises ont reculé en 2024. Le seul record se trouve dans ce qu’elles versent à leurs actionnaires, et d’abord dans les rachats d’actions. Sur la même période, les dividendes touchés par les ménages ont bondi de 32 %, et les inégalités de niveau de vie sont au plus haut depuis 1996 3,9. La réponse prévue pour les salariés reste une loi sans montant imposé. Le total reversé aux actionnaires en 2025, lui, n’a jamais été aussi haut. 107,5 milliards d’euros, portés par les rachats d’actions 3.
