Elena a 67 ans. Depuis un accident de la route, elle vivait dans le noir. Plus de cinq ans sans rien voir. Cet été, à Turin, elle a rouvert les yeux et reconnu deux visages. Celui de son fils, et celui de sa chienne d’assistance. C’est l’hôpital qui le raconte 1.

Un œil neuf, fabriqué avec deux yeux perdus

Elena avait deux yeux, tous deux hors d’usage. Mais pas de la même façon.

L’œil droit gardait un nerf optique intact. Le câble vers le cerveau fonctionnait. Sa rétine et sa cornée, elles, étaient détruites. Rien à transmettre.

L’œil gauche avait le problème inverse. Ses tissus étaient sains. Sa cornée, sa rétine, tout tenait. Mais son nerf optique était mort. L’image ne partait plus vers le cerveau.

L’idée de l’équipe : prendre le bon matériel là où il restait. Les chirurgiens ont prélevé un bloc entier sur l’œil gauche. La cornée, l’enveloppe, la membrane de surface. Et, pour la première fois selon eux, la macula, le centre de la rétine 1. Ils l’ont transféré dans l’œil droit, sur son nerf resté vivant.

Tout venait de la même patiente. Pas de donneur, pas de rejet à craindre. L’opération a duré près de six heures 1,2.

Une première, oui, mais laquelle

Un ophtalmologue extérieur à l’équipe a examiné l’affaire. Il confirme la première 4. Déplacer une macula d’un œil vers l’autre n’avait jamais été tenté. Comme geste chirurgical, la prouesse est réelle.

Mais il pose aussitôt une limite. Sans étude publiée et relue par d’autres spécialistes, le résultat reste invérifiable. Ni l’efficacité, ni la possibilité de refaire le geste. Il appelle à attendre la publication scientifique 4.

Le chirurgien qui a mené l’opération dit la même chose, à sa manière.

« Il reste à voir dans quelle mesure la rétine transplantée fonctionne. Les premiers signes sont encourageants. » 1,3

Deux « premières » se cachent donc derrière le même mot. La première comme geste : elle tient. La première comme vue rendue et mesurée : elle attend ses preuves.

Ce qui est établi, ce qui reste à prouver

Pour l’instant, un seul signe a été rendu public. Elena reconnaît des visages. C’est déjà beaucoup pour elle. Mais aucun chiffre n’accompagne le récit. Pas de mesure de l’acuité, pas de test de vision classique 1. Et l’annonce est tombée aussitôt après l’opération, sans le moindre recul.

Reste une question de fond, sur laquelle la science actuelle invite à la prudence. Pour qu’une image remonte au cerveau, la macula greffée devrait se rebrancher au reste de l’œil. Or, chez l’adulte, les fibres du nerf optique ne repoussent pas 5. Et les cellules de rétine transplantées ne se réintègrent presque jamais 6.

Il existe une explication plus simple, à écarter d’abord. En transférant la cornée, l’équipe a pu rendre l’œil plus clair. Une partie de la perception pourrait venir de là, et non de la macula greffée. Pour trancher, il faut des tests objectifs et une publication 6.

Rien de tout cela ne dit que l’opération a échoué. La prouesse a eu lieu, l’espoir est réel. Cela situe seulement la frontière entre ce qui est fait et ce qui reste à démontrer.

Un cas unique, et c’est déjà une histoire

Ce montage n’a été possible que parce que les deux yeux d’Elena se complétaient. L’un fournissait les tissus, l’autre le nerf. La configuration est rare. Elle ne se retrouvera pas chez la plupart des personnes aveugles. Ce n’est pas une méthode prête à se répandre. C’est un cas taillé sur mesure, un seul, pour une patiente.

Cela ne retire rien à ce qui a été accompli. À partir de deux yeux perdus, une équipe en a fabriqué un. C’est déjà une première.

Le reste, combien Elena voit et grâce à quoi, s’écrira dans une revue scientifique, pas dans un communiqué.