Une princesse exulte sous les cerisiers en fleurs, au premier jour du printemps. L’image vient d’un film d’animation japonais. Bientôt, elle existera en laine, tissée à la main dans la Creuse. Vingt-cinq mètres carrés, cinq parties, deux ans de travail.

La Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson l’a annoncé le 10 août 2026 1. Elle va tisser une nouvelle œuvre monumentale. Le sujet est un film du studio Ghibli, « Le Conte de la princesse Kaguya » 1. Ce n’est pas un film de Hayao Miyazaki. C’est celui de son ami et cofondateur du studio, Isao Takahata, mort en 2018 1.

L’œuvre fera 25 mètres carrés, en cinq parties 1. Le directeur de la Cité parle d’un tissage en cinq plans, « en quelque sorte un storyboard » 1. Le point de départ est une image précise du film.

« La princesse Kaguya exulte avec l’arrivée du printemps, sous les cerisiers en fleurs, ce sont des images très belles. »

Emmanuel Gérard, directeur de la Cité internationale de la tapisserie

Le choix de ce film est un hommage à Takahata, selon la Cité 1. C’est lui qui aurait rendu le partenariat possible. L’atelier chargé du tissage sera dévoilé à l’automne 2026 1. Le rendu final est attendu en 2028 1.

Traduire une image en laine, à l’envers

Reprendre un film en tapisserie, ce n’est pas le recopier. C’est le traduire. Un premier artisan, le cartonnier, passe « du langage pictural au langage textile » 2. Il redessine l’image à sa taille finale. Il l’inverse gauche-droite, car on tisse à l’envers 3.

Le lissier, lui, travaille sur l’envers de l’œuvre 3. Il avance par bandes de 20 à 25 centimètres, enroulées au fur et à mesure 3. Il ne voit jamais l’ensemble pendant le tissage 3. Pour contrôler l’endroit, il glisse un miroir entre les fils 2,4.

Pour Kaguya, le défi est clair. Le film joue l’aquarelle et l’encre. La cartonnière cherche « comment donner l’illusion de la transparence avec la laine » 1. C’est là le cœur du métier : interpréter, pas photocopier. Une tapisserie se fait « à quatre mains », entre l’artiste et le lissier 3. Le tissage manuel autorise un nombre de couleurs presque infini 3.

Trois métiers pour une seule œuvre

Le marché public le montre noir sur blanc. La commande est découpée en trois lots 5. Un pour les cartons. Un pour les laines teintes. Un pour le tissage 5. Derrière ces trois lignes, trois métiers distincts : le cartonnier, le teinturier, le lissier.

L’intitulé officiel parle d’un « savoir-faire artisanal multiséculaire (…) reconnu par l’UNESCO » 5. Ce n’est pas qu’une formule. La tapisserie d’Aubusson est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis 2009 6. La laine y est « teinte artisanalement sur place » 6. Chaque étape demande des années de formation 3.

Le temps aussi se compte à la main. Pour un mètre carré, il faut en moyenne un mois de travail par lissier 4. La grande tapisserie tirée de « Mon voisin Totoro » a ainsi demandé près d’un an et demi de tissage 9.

Un savoir-faire que les grandes commandes maintiennent en vie

Ce métier a bien failli disparaître. À Aubusson, la formation de lissier n’était plus donnée depuis 1998 11. La Cité l’a rouverte 11. Le métier reste fragile. Beaucoup de lissiers travaillent en sous-traitance, sans revenu garanti si les commandes baissent 3.

D’où l’idée des grandes commandes. Prendre un univers connu et le tisser. La méthode est ancienne : dès 1937, un peintre avait déjà relancé Aubusson par la commande 3. Elle revient aujourd’hui avec le cinéma et la littérature. Une presse spécialisée compte, depuis 2010, une cinquantaine de lissiers formés et installés et une dizaine d’ateliers créés 10.

Avant Ghibli, il y a eu Tolkien 7. Quatorze tapisseries et deux tapis, 160 mètres carrés tissés d’après les dessins de l’écrivain 7. Sept ateliers, quarante professionnels, sept ans de travail, achevés en juin 2024 7.

Puis le studio Ghibli. Un accord signé en 2019, six tapisseries d’après les films de Miyazaki 8. La plus grande, tirée de « Mon voisin Totoro », a été terminée en juillet 2026 8,9. Elle mesure plus de 31 mètres carrés 8.

Ces œuvres voyagent. « Le Château ambulant », cinq mètres de haut, a été montré à Hiroshima 9. « Princesse Mononoké » a rejoint le pavillon français de l’Exposition universelle d’Osaka en 2025 8. Selon la Cité, 220 000 personnes ont vu la pièce exposée à Hiroshima en 2024 8.

En 2028, une princesse née d’un dessin japonais existera donc en laine de la Creuse. Cinq plans, vingt-cinq mètres carrés, tissés à l’envers, main après main.