En Colombie, une femme a gardé la mémoire intacte jusqu’à ses soixante-dix ans passés. Dans sa famille, la maladie d’Alzheimer frappe d’habitude vers quarante-quatre ans. Son cerveau, lui, était rempli de plaques. Des chercheurs commencent à comprendre ce qui l’a protégée. Et ce qu’ils trouvent change le regard sur la maladie.

Une femme protégée pendant trente ans

La maladie d’Alzheimer touche plus de 900 000 personnes en France 1. Aucun traitement ne la guérit ni ne l’arrête. Mais toutes les mémoires ne cèdent pas au même rythme. Certaines résistent, longtemps.

Le cas le plus net vient d’une grande famille colombienne. Ses membres portent une mutation rare. Elle déclenche la maladie très tôt, vers quarante-quatre ans. Une femme y a échappé. Elle est restée lucide jusqu’à ses soixante-dix ans passés, soit trente ans plus tard que les siens 2.

Son cerveau n’était pourtant pas épargné. Il portait encore plus de plaques que des malades précoces 2. Mais une seconde lésion, elle, restait contenue.

C’est là que se joue l’essentiel. Dans Alzheimer, deux lésions s’accumulent. Les plaques amyloïdes, entre les neurones. Et la protéine tau, à l’intérieur. Or c’est la progression de la tau, pas la charge de plaques, qui suit le mieux la perte de mémoire 3. Le récit courant, « les plaques effacent les souvenirs », est une simplification.

Chez cette femme, un variant génétique rare freinait la propagation de la tau 2. Beaucoup de plaques, donc, mais peu de tau, et une mémoire intacte.

Le cas n’est pas resté isolé. Sur 1 077 porteurs de la mutation familiale, 27 avaient une seule copie du même variant. Leurs troubles sont arrivés cinq ans plus tard que les autres 4. La protection existe donc à petite dose. Elle est plus forte à double dose, comme chez la femme du départ.

Un homme de la même famille a été protégé par un autre variant. Il est resté vif jusqu’à soixante-dix ans 5. Son cerveau portait 48 % de plaques de plus que des malades précoces, mais très peu de tau 5. Deux voies différentes, un même résultat : tenir la tau à distance.

La prudence reste de mise. La sœur de cet homme portait le même variant. Elle a pourtant développé une démence sévère à soixante-quatre ans 5. Le gène protecteur, seul, n’explique pas tout.

Un tiers des cerveaux très âgés portent la maladie sans la déclarer

Ces cas colombiens sont rares. Mais l’idée qu’ils révèlent, elle, est large.

Quand on examine le cerveau de personnes âgées mortes lucides, une part d’entre elles est pleine de lésions d’Alzheimer. 12 % dans une étude suivie sur des religieuses. Jusqu’à un tiers des plus de quatre-vingts ans dans d’autres relevés 6.

Autrement dit, porter les lésions ne condamne pas à la démence. On peut les avoir et garder la tête claire. Les chercheurs appellent cela la résilience.

Le Courrier de France, OpenAI Image générée par IA

Une partie de cette résistance se construit au fil d’une vie. L’école, un métier qui fait réfléchir, des activités, une vie sociale : tout cela permet de tolérer plus de lésions avant les premiers signes 7. Ce n’est pas une cuirasse. Cette réserve repousse le moment où la maladie se voit, elle ne la supprime pas 7.

D’autres gardent une mémoire hors norme très tard. Après quatre-vingts ans, certains retiennent autant de mots qu’une personne de trente ans leur cadette 8. Leur cerveau montre moins d’enchevêtrements de tau, et des neurones de mémoire plus gros que la moyenne 8. Un trait revient chez eux : ils sont très entourés.

Deux chemins mènent à ce résultat. Soit le cerveau fabrique peu de lésions, c’est la résistance. Soit il les fabrique mais n’en souffre pas, c’est la résilience 8.

Chez la souris, le souvenir n’est pas effacé, il est hors d’atteinte

Reste une question. Quand un souvenir semble perdu, a-t-il vraiment disparu ?

Sur des souris atteintes d’une forme précoce de la maladie, la réponse surprend. Des souvenirs devenus impossibles à rappeler ont été récupérés en laboratoire. Il a suffi de rallumer directement les cellules qui les portaient 9. La conclusion des auteurs : le problème est un défaut de récupération, pas de stockage 9.

L’information restait là, rangée, mais hors d’atteinte du rappel naturel 10. Une équipe indépendante l’a confirmé récemment, par un autre mécanisme 11. Le réseau qui porte le souvenir, lui, restait intact.

Ce résultat demande de la retenue. Le débat n’est pas tranché. D’autres chercheurs pensent qu’il pourrait s’agir d’un souvenir mal enregistré au départ 12. Surtout, la méthode employée est invasive et ne se transpose pas à l’humain 12. C’est un résultat sur souris, pas un soin pour les patients.

Des pistes, pas encore un traitement

Toutes ces découvertes vont dans le même sens. Elles pointent des leviers de protection.

Les cerveaux résilients gardent mieux leurs synapses, ces points de contact entre neurones. Leurs branches sont plus longues, leurs facteurs de croissance plus présents 13. Ce sont des liens observés, pas encore des causes prouvées.

Une piste va plus loin. Chez la souris, une molécule a restauré la mémoire alors que la tau, elle, restait en place 14. La preuve, au moins, que le terrain n’est pas perdu pour toujours.

En France, une équipe de Lille travaille sur la perte des synapses de l’hippocampe. Elle explore une piste simple, la caféine, deux à quatre tasses par jour, qui pourrait ralentir le déclin 15. Un essai clinique est en cours. Il n’a pas encore livré ses résultats 15.

Il faut le dire clairement. Aucune de ces pistes n’est un traitement. Le seul médicament récent, un anticorps qui vise les plaques, ralentit modestement le déclin au début, d’environ un quart sur dix-huit mois selon l’essai du laboratoire 16. L’autorité sanitaire française l’a jugé insuffisant. Elle a refusé son remboursement, au vu d’effets indésirables marqués 16.

L’écart reste entier entre comprendre pourquoi un cerveau résiste et savoir protéger un patient. Mais la direction est neuve. La mémoire n’est pas forcément détruite par la maladie. Parfois, elle est seulement mise à l’abri, ou tenue hors d’atteinte. Et pour la première fois, des chercheurs commencent à voir par où elle tient.