Fin août, dans de nombreux prés, l’herbe manquait. Le déficit de pousse atteignait 36 % au 20 août. Le maïs a reculé de plus d’un tiers sur un an. Le 4 septembre, le gouvernement a répondu par un plan « de plus d’un milliard d’euros ». Le chiffre est juste. Mais il additionne des choses très différentes.

Un « milliard » qui compte plusieurs monnaies

La sécheresse de l’été 2026 est un choc réel. En juillet, la température moyenne du pays a dépassé 2003 et 1976 1. Les rendements ont chuté de moitié dans beaucoup de territoires. Des éleveurs ont vu leurs stocks de fourrage fondre.

Face à cela, le ministère de l’Agriculture a annoncé le plan CASI. Le communiqué parle de « plus d’un milliard » 1. Il ne donne aucun total. La somme des postes chiffrés atteint environ 1,36 milliard 1.

Le détail change la lecture. L’agence de presse AFP a ventilé la somme, poste par poste 2. Une part seulement est de l’argent nouveau : environ 400 millions ajoutés à l’indemnisation de solidarité nationale. Le reste recouvre des dépenses de nature différente.

Les 235 millions du fonds de réarmement figuraient déjà au budget du ministère 2. Ils devaient être gelés au titre des économies de 2026, ils sont dégelés. La ministre parle elle-même de crédits « dégelés » 2. Viennent ensuite des allègements. C’est de l’argent que l’État ne touche pas, plutôt qu’il ne verse. Environ 330 millions de dégrèvement de taxe foncière, 106 millions sur le gazole agricole, 20 millions de cotisations sociales 1,2.

Un dernier poste n’est même pas une aide. L’avance de la PAC passe de 70 à 75 % : environ 420 millions arriveront plus tôt, sans que le montant final augmente 3. C’est de la trésorerie avancée, pas de l’argent en plus.

Le constat de l’AFP est sobre. « Certaines dépenses sont financées par des gels ailleurs, d’autres correspondent à des crédits déjà votés mais finalement dépensés, et une partie du soutien passe par des allègements fiscaux ou sociaux » 2. Le milliard existe donc sur le papier. Il ne mesure pas un effort public net d’un milliard.

Assuré ou pas : la ligne qui décide de tout

Reste la question qui compte pour celui qui a perdu sa récolte : qui touche quoi ?

Le principe affiché est large. Est concerné l’agriculteur dont « une partie de la récolte, du fourrage ou de l’outil de production » a souffert de l’été, en métropole comme aux Antilles 1. Mais derrière ce principe, une ligne de partage commande le reste : être assuré, ou non.

L’agriculteur assuré voit son acompte d’indemnisation porté de 70 à 80 %, et versé plus vite 1. L’agriculteur non assuré, lui, relève d’un autre régime, et d’un barème dégressif. Au-delà du seuil de pertes, l’État indemnise l’assuré à 90 %. Le non-assuré n’a eu droit qu’à 45 % en 2023, puis 40 %, puis 35 % en 2025 7. Le taux baisse d’année en année, pour pousser à s’assurer.

Or l’assurance reste minoritaire. Seules 30 % environ des surfaces agricoles sont couvertes 8. Les freins sont connus : le montant des franchises, les délais de versement.

Le résultat de cette architecture, un syndicat le résume d’une phrase. « L’État enterre 4 paysans sur 5 », dénonce la Confédération paysanne, qui appelle « les 82 % de paysans non assurés qui passent à la trappe » 3. Son porte-parole parle d’un « véritable scandale » et d’un « premier mensonge », estimant que la moitié de l’enveloppe correspond au fonctionnement normal du système, qui existait déjà 4.

C’est une position de partie prenante, à peser comme telle. Mais elle rejoint, sur les chiffres, ce qu’établit l’AFP.

À qui va l’argent

Deux des principaux tuyaux du plan suivent des critères qui avantagent les mêmes profils. L’indemnisation renforcée va aux assurés. L’avance de trésorerie de la PAC est proportionnelle au montant de PAC déjà perçu, donc à la surface 3. Plus une exploitation est grande et déjà bien dotée, plus l’avance est élevée.

Ce n’est pas un hasard du plan d’urgence. C’est la logique de fond de l’aide agricole française, sur laquelle il se greffe.

L’essentiel des aides européennes est versé à l’hectare 5. Mécaniquement, l’aide suit la surface : plus une exploitation a de terres, plus elle touche. La France a en plus renoncé à plafonner ces aides et à les rendre dégressives 5. Elle fixe au minimum légal, 10 %, la part redistribuée aux premiers hectares, environ 49 euros par hectare sur les 52 premiers 5.

Un chiffre circule pour décrire cette concentration : « 80 % des aides à 20 % des agriculteurs ». Pour la France, il est faux. C’est la moyenne européenne. En France, les 20 % des plus gros bénéficiaires touchaient 51 % des aides directes en 2019, d’après la Cour des comptes 5. Une concentration réelle, mais nettement moindre que les 81 % de l’ensemble de l’Union 5. Surcharger le trait avec le mauvais chiffre ne rend pas mieux compte du problème.

Par taille, l’écart se voit autrement. Les fermes de moins de 100 hectares sont les deux tiers du pays. Elles ne recevaient que 37,2 % des aides directes en 2015 6. Même le scénario de redistribution le plus ambitieux testé ne porterait cette part qu’à 39,2 % 6. Quelques points.

Ce que l’agriculteur ne garde pas

La concentration n’est pas tout. Une partie de cet argent ne reste même pas à l’agriculteur.

L’aide versée à l’hectare finit par se retrouver dans le prix de la terre, note la Cour des comptes 5. Elle renchérit le coût des fermages et des reprises. Elle profite alors au propriétaire du foncier, et pèse sur celui qui veut s’installer. Une autre part est captée en amont et en aval : les vendeurs d’intrants, les transformateurs, la grande distribution. Face à eux, l’exploitant isolé négocie mal 5. Une partie du soutien quitte donc l’exploitation avant d’avoir servi.

Le revenu final le montre. En 2019, après toutes les aides, la moitié des exploitations gagnaient moins de 2 147 euros sur l’année 5. Un quart, moins de 7 950 euros. Le quart du haut, lui, dépassait 40 940 euros 5. Les aides n’effacent pas cet écart.

L’élevage bovin est le cas qui trompe le plus. C’est la filière la plus subventionnée, environ 4,3 milliards par an 10. Cela ressemble à un privilège. C’est l’inverse. Sans les subventions, plus de 90 % des éleveurs de bovins viande auraient eu un revenu négatif en 2019 10. La forte aide ne récompense pas une rente. Elle comble un revenu de marché qui, seul, ne tient pas.

Qui paie, et pour quel horizon

Ce système repose largement sur le contribuable. L’État et l’Union financent 70 % de la prime d’assurance et la solidarité nationale, une enveloppe publique d’environ 600 millions par an, jusqu’à 680 selon les dégâts 9. C’est l’argent de tous qui porte l’essentiel du risque climatique agricole.

Face à un climat qui va se répéter, une limite demeure. Ces aides soutiennent le fonctionnement des exploitations, pas leur transformation 5. Elles paient l’année écoulée, pas l’adaptation des années à venir.

Le plan CASI comporte bien une réforme de fond, obtenue à Bruxelles : la période de référence servant à calculer les pertes passera de cinq à huit ans en 2027 1. Elle corrige un défaut de calcul qui pénalisait les exploitations frappées plusieurs années de suite. Elle ne change pas la logique à l’hectare, qui décide, elle, de qui touche le plus.