Ni Bercy ni le Parlement
La retraite complémentaire des salariés du privé porte un nom : l’Agirc-Arrco. Elle s’ajoute à la retraite de base. Vingt-sept millions de salariés y cotisent. Quatorze millions de retraités la touchent chaque mois. Le régime verse près de 100 milliards d’euros par an. 6
Ce régime n’est pas piloté par l’État. Ni le gouvernement, ni le Parlement n’en fixent le montant. Ce sont les organisations d’employeurs et de salariés qui décident. Tous les quatre ans, patronat et syndicats signent un accord. Cet accord fixe les règles du jeu. 1,3
Chaque 1er novembre, un conseil d’administration arrête la hausse de l’année. Employeurs et syndicats y siègent à parts égales. S’ils ne s’entendent pas, il n’y a pas de hausse. C’est ce qui s’est passé en 2025. 1,6
L’autre retraite, la base, suit une tout autre règle. L’État la revalorise par une loi. Son gel, lui, se débat au Parlement, dans le budget. Deux retraites, deux décideurs, deux calendriers.
Un gel, avec 91 milliards en réserve
Pourquoi ce blocage ? Les caisses ne sont pourtant pas vides. Fin 2025, le régime disposait de 91,2 milliards d’euros de réserves. 7
Ce chiffre paraît énorme. Il l’est moins qu’il n’y paraît. Fin 2023, ces réserves valaient 79 milliards. Cela représentait 2 % seulement des pensions promises pour l’avenir. Le régime s’impose une règle : garder toujours de côté six mois de pensions, pour ne jamais s’endetter. 1,7
Le désaccord porte là-dessus. D’un côté, préserver ces réserves face à un avenir incertain. De l’autre, rendre du pouvoir d’achat aux retraités maintenant. 6,7 Chaque camp défend sa position, et chacun est juge et partie sur son propre bilan. L’arbitrage est politique, pas technique.
Les comptes, eux, se tendent. En 2025, les cotisations encaissées ont augmenté de 1,9 %. Les pensions versées ont grimpé de 3,1 %. L’écart se creuse avec les départs à la retraite des générations du baby-boom. 7
Sur la fiche de paie, une part qui ne rapporte pas de points
Comment cette retraite se construit-elle ? Par points. Chaque année, une partie du salaire est prélevée, puis transformée en points. 1,2 On cotise sur tout le salaire, jusqu’à un plafond très élevé : huit fois le plafond de la Sécurité sociale, soit près de 385 000 euros par an. 1,4
Sur la fiche de paie, le prélèvement Agirc-Arrco paraît lourd. Mais tout ne se change pas en points. Le régime applique ce qu’il appelle un taux d’appel de 127 %. En clair : pour 100 euros de droits ouverts, 127 euros sont prélevés. Les 27 euros en trop ne rapportent aucun point. 4,5
Ce n’est pas une anomalie. Ces sommes financent l’équilibre du régime. Deux autres contributions font pareil : elles servent à tenir les comptes, sans ouvrir de droits. 4,5 Le salarié qui lit sa fiche de paie ne voit pas cette différence. Elle est pourtant inscrite dans les règles du régime.
À la retraite, une pension qui glisse quand les prix montent
Le calcul de la pension est simple. On additionne tous les points de la carrière. On les multiplie par la valeur d’un point. 2 Cette valeur est fixée chaque année. Depuis novembre 2024, elle n’a pas bougé. 4,6
C’est là que le gel se voit. Une pension gelée ne baisse pas en euros : la règle l’interdit. 3 Mais les prix, eux, montent. À la fin de l’année, la même somme achète moins. Le pouvoir d’achat recule sans qu’un seul euro disparaisse.
Même les années de hausse, le compte n’y est pas tout à fait. L’accord en cours fixe une règle précise. La pension suit les prix, hors tabac, moins 0,4 point. 1,3 Un petit décrochage est donc programmé chaque année.
La complémentaire n’est pas un supplément marginal. Pour un ancien salarié du privé, elle pèse lourd dans la pension totale. Et d’autant plus lourd que le salaire de carrière était élevé. Au-dessus du plafond de la retraite de base, elle est même la seule à ouvrir des droits. 1,4
Un malus supprimé, une minoration qui reste
Une bonne nouvelle est passée plus discrètement. Jusqu’en 2023, un malus frappait certains départs. Ceux qui partaient dès l’âge du taux plein perdaient 10 % de leur complémentaire, pendant trois ans. 1,3 L’accord de 2023 l’a supprimé. Plus de malus pour les départs depuis décembre 2023, et fin du malus pour ceux qui le subissaient encore, en avril 2024. 3 Coût de l’ensemble de ces mesures sur les départs : environ 600 millions d’euros par an. 1
Une autre minoration demeure, et elle est définitive. Partir avant 67 ans sans avoir tous ses trimestres coûte cher. Exemple donné par le régime : un départ à 61 ans, sans le taux plein de base. La complémentaire tombe alors à 71 %, à vie. 8
La prochaine décision arrive vite. La hausse éventuelle du 1er novembre 2026 se joue cet automne. 7 Les mêmes organisations, autour de la même table, trancheront le même arbitrage : garder les réserves, ou rendre du pouvoir d’achat. Sans l’État.
