Un néologisme devenu une arme
Le mot « islamo-gauchisme » naît en 2002. Un essayiste le forge pour décrire une alliance supposée. D’un côté, une frange de la gauche radicale. De l’autre, l’islamisme. Le lien serait un même rejet d’un « axe américano-sioniste ». 2,3 Le terme reste marginal pendant des années. Il glisse vers le débat sur la laïcité en 2003. Il devient un stigmate politique en 2017. 2
Un point va à rebours de l’idée courante. Ce n’est pas l’extrême droite qui a lancé le terme. Elle « a profité d’un espace déjà constitué », plus tard, vers 2020. 2 Avant elle, le mot a circulé par la rencontre de deux camps. Une droite gagnée aux idées néoconservatrices. Et une gauche attachée à une certaine laïcité. 2
Après Samuel Paty, l’État s’en empare
Tout change après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020. Six jours plus tard, le ministre de l’Éducation nationale s’exprime sur une radio nationale. 4
« Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’UNEF cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de la France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là. »
Le ministre évoque des « complicités intellectuelles » qui faciliteraient un crime comme celui de Samuel Paty. Il ne définit pas le terme. Il n’établit aucun lien factuel. 4
En février 2021, le pouvoir va plus loin. La ministre de l’Enseignement supérieur réclame sur une chaîne une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université. 16 L’organisme scientifique, lui-même visé, refuse. Il répond que ce « slogan politique utilisé dans le débat public […] ne correspond à aucune réalité scientifique », aux « contours mal définis », et dénonce « une regrettable instrumentalisation de la science ». 16 Plus de 600 chercheurs demandent la démission de la ministre. 3
Les mots changent, la cible reste
Ensuite, le vocabulaire mute. Mais il vise toujours la même famille politique. Pendant la campagne des législatives de 2024, l’accusation se reformule. Elle parle d’« antisémitisme » et de « complaisance ». Le chef de l’État accuse La France insoumise et son fondateur. Par ricochet, le reproche touche tout le Nouveau Front populaire. Le ministre de la Justice lance à Jean-Luc Mélenchon : « Vos propos récurrents alimentent la haine qui mène au pire. » 5
Deux niveaux se superposent ici. Des « dérapages » réels existent à gauche depuis octobre 2023. 5 Mais une analyse universitaire juge « fausse » l’étiquette de parti antisémite. 5 Une autre relève que l’accusation sert surtout à « renvoyer dos à dos » le Nouveau Front populaire et l’extrême droite. 6
Le mot change encore. À partir de 2023, il devient « islamisme ». En 2025, le ministre de l’Intérieur engage la dissolution d’un collectif de soutien à Gaza. Il la justifie en disant vouloir « taper sur les islamistes ». Ce collectif, lui, dit rassembler des citoyens pour un cessez-le-feu. Ses avocats démentent tout appel à la violence. Une ONG de défense des droits alerte sur des « motifs vagues ». 7
Une commission, puis un écart
En 2025, l’accusation entre au Parlement. Un député de droite réclame une commission d’enquête sur « les liens entre La France insoumise et les réseaux islamistes ». Il est alors en campagne pour la présidence de son parti. 1 La première version, qui visait nommément La France insoumise, est jugée irrecevable. Une version élargie passe. Le bureau de la commission ne compte aucun élu de gauche. 1
Le rapport tombe le 17 décembre 2025. Il reproche à La France insoumise une « proximité affichée » avec des proches de mouvements islamistes. Il parle d’une « stratégie électoraliste » et de « signes de complaisance ». 8 Mais il n’établit aucun lien structurel. Aucun agenda commun. Aucune coordination formelle. 8
Trois mois plus tard, le 3 mars 2026, vient le mot le plus dur. Le président des Républicains qualifie La France insoumise de « cinquième colonne de l’Internationale islamiste ». Aucune preuve de collaboration n’accompagne la formule. 9
Quatre mots pour quatre choses
L’accusation empile quatre mots. Ils ne désignent pas la même chose.
L’islam est une religion. L’islamisme en est « une politisation exacerbée », un projet d’action. 10 Le frérisme est un courant précis, né dans les années 1920. 10 Le djihadisme en est la forme violente. 10 Les quatre niveaux ne se recouvrent pas.
Le mot « islamiste » recouvre lui-même un large éventail. Il va d’un parti qui se présente aux élections jusqu’à un groupe armé. Ce n’est pas un bloc. Dans une étude scientifique, des acteurs tous dits « islamistes » s’affrontent violemment entre eux. 11 Et dans le débat public, le mot sert d’abord à disqualifier celui qu’il désigne. 11
Une menace réelle, mais mesurée
Rien de tout cela ne dit qu’aucun problème n’existe. Un rapport commandé par le ministère de l’Intérieur, en mai 2025, décrit bien une pression sur le terrain. 12 Mais il la qualifie avec prudence. Il parle d’une « islamisation par le bas », locale et diffuse. Il la dit non violente. Il juge « limité » son poids au niveau national. Il exclut le terrorisme de son champ. 12
Ce rapport vient pourtant de l’exécutif, qui n’avait pas intérêt à en minorer la portée. Ses conclusions basses n’en pèsent que plus lourd. L’écart avec les formules politiques reste entier.
Ce que l’accusation produit
Une autorité indépendante a mesuré un effet concret. Dans un rapport du 4 décembre 2025, le Défenseur des droits décrit une « logique du soupçon » envers le culte musulman. Il constate une stigmatisation des musulmans en « ennemies de l’intérieur ». Elle atteint des commerces, des associations, des clubs de sport. 13 Un baromètre qu’il cite place la religion musulmane comme la moins bien perçue du pays. 13
Le droit, lui, trace une ligne nette. Critiquer une religion est libre. Attaquer des personnes ou leurs lieux de culte est puni. 14 La même source publique note un double risque. Une critique légitime freinée par la peur d’être traité de raciste. Et un acte raciste déguisé en simple critique. 14
« Cinquième colonne » contre « limité »
Le 3 mars 2026, La France insoumise est traitée de « cinquième colonne de l’Internationale islamiste ». 9 Dix mois plus tôt, le rapport commandé par le ministère de l’Intérieur décrivait un phénomène local et non violent, au poids national « limité ». 12 Sur ce même rapport, la présidence de la République avait posé une consigne : « il ne faut pas faire d’amalgame ». 15
