Un salarié tombe malade. Il s’arrête. Depuis avril 2025, son indemnité est plafonnée. Elle atteint au plus 42,97 euros bruts par jour en 2026 1. Depuis le 1er septembre 2026, sa durée est encadrée par une règle nouvelle 2. Et chaque rentrée, un mot accompagne ces tours de vis : « record » d’absentéisme.

D’abord, d’où sort ce mot.

Un chiffre qui change selon qui le calcule

Le « record » ne vient pas d’un décompte public. Il vient de baromètres privés. Pour 2025, un assureur, Malakoff Humanis, annonce un taux de 4,3 % 3. La même année, un courtier, Diot-Siaci, en annonce 4,98 % 4. Plus d’un demi-point d’écart, sur la même année.

Ce n’est pas une erreur à trancher. Chacun calcule sur son propre portefeuille de clients. Chacun a sa propre définition du « taux ». Il n’existe aucune mesure officielle et unique de l’absentéisme en France. Or le mot « record » suppose une longue série, stable et comparable dans le temps. Cette série n’existe pas.

Reste à savoir qui produit le chiffre. Un assureur de prévoyance vend la couverture des arrêts. Un courtier vend du conseil pour les réduire. Ils mesurent un problème dont ils vendent la solution.

La statistique publique, elle, mesure autre chose. Un relevé public a compté 3,6 % de salariés absents au moins une heure une semaine donnée 5. Ce chiffre n’est pas comparable aux baromètres. Il porte sur un instant, pas sur une année entière. Le rapprocher des 4 à 5 % des assureurs n’aurait aucun sens. Deux règles de calcul, deux mesures différentes.

Ce que la hausse recouvre : des arrêts qui durent

Sur le fond, les deux baromètres disent la même chose. La hausse vient des arrêts longs. Chez Malakoff Humanis, les arrêts de plus de 60 jours ne sont que 9,4 % des arrêts. Mais ils pèsent 63,8 % des journées perdues 3.

La première cause de ces arrêts longs est la santé mentale. Elle représente 37,8 % des arrêts de plus de 30 jours, en hausse de 25 % depuis 2020 3. L’autre grand poste, ce sont les troubles du dos, des mains et des articulations. C’est la première maladie professionnelle reconnue du pays 6. Un exemple : le canal carpien, un trouble de la main très répandu. Chez les ouvriers, jusqu’à 73 % des cas sont attribués au travail lui-même 13.

Le message est clair. La hausse ne vient pas d’une foule de petits arrêts d’un jour. Elle vient de maladies qui durent. Un épuisement, un dos usé par le poste de travail, ce n’est pas un long week-end.

Et les arrêts de complaisance ?

C’est l’autre pièce du récit : des faux arrêts, arrachés à un médecin complaisant. Les chiffres officiels donnent la mesure. En 2025, l’Assurance maladie a détecté 34 millions d’euros de faux arrêts. Sur 723 millions de fraude repérée en tout 7. Et sur 244 milliards de dépenses 8.

Il faut aussi regarder qui fraude. Dans la fraude à l’Assurance maladie, les assurés représentent 53 % des dossiers, mais seulement 16 % des sommes 7. Les gros montants viennent d’ailleurs.

La fraude aux arrêts existe. Elle est réelle. Mais c’est une fraction d’une fraction. Le « record » n’est pas un record de triche.

Ce qui fait monter la facture

La dépense d’arrêts augmente, c’est un fait. La Sécurité sociale a versé 21,4 milliards d’euros d’indemnités en 2024, dont 12,1 pour la maladie 9. Les services statistiques de l’État expliquent cette hausse. Pas par un relâchement. Par des causes de fond.

Les salaires montent, le Smic est revalorisé, et les indemnités suivent. L’emploi privé a augmenté, donc le volume d’arrêts aussi. Surtout, la population qui travaille vieillit. Les salariés âgés restent en poste plus longtemps, après les réformes des retraites. Or un salarié plus âgé s’arrête plus souvent 9.

À cela s’ajoute l’état des conditions de travail, que la statistique publique documente depuis longtemps 5. Et l’absence n’est que la partie visible. En 2015, 62 % des salariés sont venus travailler au moins un jour en étant malades 10.

Réduire le coût, pas la maladie

Face à cette facture, un levier revient toujours : le jour de carence, qui prive d’indemnité les premiers jours d’arrêt. Son effet a été mesuré dans la fonction publique de l’État. Les arrêts très courts, de deux jours, ont chuté de plus de moitié. Mais les arrêts d’une semaine à trois mois ont grimpé de 25 %. Et la part totale d’agents absents n’a pas bougé de façon nette 11.

Autrement dit, le levier ne soigne personne. Il déplace les arrêts. Moins de courts, plus de longs. Et il pousse sans doute à venir travailler malade, un réflexe déjà massif.

Le même cadrage vaut côté public. Un rapport d’inspection de l’État a chiffré les absences dans la fonction publique à 15,1 milliards d’euros en 2022. Il a listé des économies possibles : carence, remboursement réduit. Au total, jusqu’à un peu plus de 2 milliards, en cumulant les hypothèses les plus fortes 12. L’objet visé est le coût pour l’employeur. Pas la cause des maladies.

Voilà les deux faits, posés côte à côte. Le chiffre « record » circule au moment où la couverture des arrêts est rabotée. Et la hausse de la dépense est attribuée, par les services de l’État eux-mêmes, à des causes de fond.

Réduire l’indemnité d’un salarié malade ne réduit pas la maladie. Cela réduit ce qu’il touche à la fin du mois. Les causes, elles, tiennent à des choix plus anciens : l’organisation du travail, l’âge de départ à la retraite, l’usure d’une carrière entière.