Sur l’avis d’impôt de près de quinze millions de foyers, une ligne retranche 10 % des pensions avant le calcul. Elle est là depuis 1978, sans aucune démarche à faire. Le 11 septembre 2026, un ministre a proposé de la faire disparaître, pour économiser « six milliards ». Le coût mesuré, lui, est de 4,8 milliards. Et selon la pension qu’on touche, la facture n’est pas du tout la même.

Une ligne à 10 %, appliquée sans rien demander

Le principe est simple. Sur les pensions de retraite, l’impôt sur le revenu se calcule après un abattement de 10 % 2. La règle date de 1978. Elle joue toute seule, sur tous les régimes, sans démarche.

Cet abattement a un plancher et un plafond. Au moins 450 euros par retraité, au plus 4 399 euros par foyer pour les revenus 2025 2. Le plafond est atteint dès environ 43 990 euros de pensions par an au foyer. Au-delà, l’avantage ne monte plus 2.

Cette ligne coûte cher à l’État. C’est la troisième dépense fiscale par le montant. Et la première par le nombre de bénéficiaires. En 2024, elle a coûté 4,8 milliards d’euros, pour près de 15 millions de ménages 1. Le coût monte chaque année, d’environ 270 millions en 2024. En cause : les pensions ont été revalorisées sur l’inflation 1.

D’où sort le chiffre de « six milliards »

Le 11 septembre 2026, le ministre chargé des Comptes publics a mis l’abattement sur la table. Selon lui, il « coûte environ 6 milliards d’euros par an » 3. Soit à peu près le prix d’une indexation complète des pensions sur l’inflation 3. D’où le choix qu’il pose.

« Il faudra choisir entre les deux, il ne peut pas y avoir de demi-mesure. »

David Amiel, ministre chargé des Comptes publics

Ce « six milliards » n’est pas le coût mesuré. Le dernier chiffre constaté est 4,8 milliards, pour 2024 1. Les six milliards sont une projection de Bercy pour 2027. Elle est calée sur le coût d’une indexation, pour poser le débat en « supprimer ou indexer » 3. Le ministère est ici partie prenante : c’est son propre budget. Sa formule d’une « niche fiscale assez orientée vers les retraités aisées » est un jugement, pas une mesure 3.

« Réduire » ou « supprimer », deux mesures très différentes

Pour dégager six milliards, une petite retouche ne suffit pas. Il faut effacer l’abattement en entier.

La preuve tient dans la tentative précédente. Le gouvernement avait proposé de remplacer les 10 % par un forfait de 2 000 euros 4. Ce forfait était plus avantageux en dessous de 1 667 euros de pension par mois, et moins au-dessus 4. Un retraité à 50 000 euros de pension par an y perdait environ 2 399 euros 4. Rendement attendu : à peu près 1,2 milliard 4, loin des six.

Et encore, cette mesure n’a pas passé le vote. L’Assemblée l’a écartée le 13 novembre 2025, par 213 voix contre 17 4. Réduire l’avantage rapporte donc peu, et n’a pas convaincu. « Réduire pour économiser six milliards » revient donc à supprimer. Ce qui change tout : la suppression ne vise plus seulement les hautes pensions.

Qui paierait, et combien

Premier point : l’abattement ne rapporte rien à qui ne paie pas d’impôt. Un retraité non imposable n’a pas d’impôt à réduire 1. Le minimum vieillesse, autour de 1 012 euros par mois, est exonéré 8. Ces retraités-là ne sont pas concernés, ni par l’avantage, ni par sa fin.

Restent les retraités imposables, de l’ordre de la moitié des foyers de retraités. C’est un ordre de grandeur : l’administration fiscale compte 45 % de foyers imposables, tous âges confondus 6.

Parmi eux, l’avantage grimpe avec la pension. Les 10 % de bénéficiaires les plus aisés, au-dessus de 53 783 euros de revenu de référence, en tirent 907 euros par an en moyenne 1. À eux seuls, ils captent 1,4 milliard, près d’un tiers du coût total 1. À l’autre bout, les 30 % les moins aisés en retirent moins de 8 euros par an 1.

Deux mécaniques se cumulent. Dix pour cent d’une grosse pension font plus que dix pour cent d’une petite. Et l’abattement efface un revenu déjà taxé plus fort quand la pension est haute. L’avantage se concentre donc vers le haut.

Mais une suppression totale ne s’arrête pas au haut de l’échelle. Elle atteint aussi le milieu imposable. La pension moyenne nette tourne autour de 1 541 euros par mois 7. Un retraité au-dessus du seuil d’imposition perdrait lui aussi cette ligne. Voilà l’écart entre les deux récits. L’abattement profite surtout aux plus aisés. Mais l’effacer pour six milliards prendrait aussi une part des pensions moyennes.

Geler ou baisser l’abattement, deux cibles opposées

Il existe un autre levier sur les retraités : geler les pensions, c’est-à-dire ne pas les revaloriser. Il ne frappe pas les mêmes personnes.

À 1 600 euros de pension par mois, un gel coûterait environ 403 euros sur l’année, une baisse de l’abattement environ 211 5. À 3 000 euros par mois, c’est l’inverse : le gel retire environ 756 euros, la baisse de l’abattement environ 1 080 5. Ces montants sont des ordres de grandeur d’un comparateur, ils dépendent du foyer et du taux d’imposition 5.

Le sens, lui, est clair. Le gel pèse plus lourd sur les petites pensions imposables, la baisse de l’abattement sur les hautes. « Taper les retraités » recouvre donc deux politiques qui ne visent pas les mêmes gens.

Rien n’est voté

À ce jour, aucune mesure n’est adoptée pour 2027. L’arbitrage revient au Premier ministre. Les budgets 2025 et 2026 avaient déjà abandonné, en cours de débat, des mesures annoncées sur les retraités. Entre l’annonce et la loi, l’écart est la règle.

Reste le décompte. Le dernier décile tire 907 euros par an de cet abattement. Les plus modestes, moins de huit 1. Mais pour atteindre les six milliards affichés, il faudrait effacer la ligne pour tous les retraités imposables, jusqu’aux pensions moyennes.