Une date née d’une nuit précise
Le 2 août n’est pas une date choisie au hasard. Elle vient d’un fait daté, établi par le musée d’État d’Auschwitz. 5
À Birkenau, un secteur entier enfermait des familles rom et sinté. Environ 23 000 personnes y furent déportées. Près de 21 000 furent enregistrées. Plus de 370 enfants y sont nés. 5,1 Ailleurs, on séparait les hommes des femmes. Ici, les familles restaient réunies. De la fin du printemps 1943 à l’été 1944, un médecin de la SS y choisissait des jumeaux et des personnes de petite taille pour des expériences. 5
Le 16 mai 1944, la SS décide de tuer les habitants du secteur. Prévenus, les détenus refusent de sortir. Ils s’arment de tuyaux, de pelles, d’outils. Les SS renoncent à l’assaut et se retirent. Ce jour-là, personne n’est gazé. On ne sait pas exactement combien ont résisté, faute d’archives. Mais qu’ils ont résisté, cela, c’est établi. 1,7
L’été venu, la décision tombe. Le 2 août, 1 408 détenus jugés aptes au travail sont transférés vers d’autres camps. 4 Restent les autres. Le soir, le camp est bouclé. La nuit, ils sont gazés. 4,5
Combien sont morts cette nuit-là ? Le chiffre n’est pas tranché. Longtemps, on a retenu 2 897 gazés, un nombre repris par le Parlement européen et par les commémorations. 13 Les recherches récentes du musée d’Auschwitz avancent un chiffre plus élevé, 4 200 à 4 300 personnes. 5 Les deux comptes divergent, et aucun ne peut être donné comme le décompte exact. Ce qui est certain, c’est l’ordre de grandeur : plusieurs milliers de personnes tuées en une nuit.
Un génocide décidé « pour des raisons de race »
Ce qui s’est joué à Auschwitz n’était pas un accident de guerre. C’était l’aboutissement d’une politique.
Le régime nazi classait les Roms et les Sintés comme un peuple « de sang étranger ». 2 En novembre 1935, les lois raciales de Nuremberg leur sont étendues. 2 Un bureau d’État dresse des fiches, des généalogies, des mesures du corps. 3 Ce fichier servira ensuite à les localiser et à les arrêter. 3 Avant les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, la police rafle les Roms de la ville et les parque sur un terrain vague, près d’une décharge. 2 Puis viennent les décrets. En 1938, la « question tsigane » sera réglée « sur la base de la race ». En décembre 1942, un décret ordonne la déportation. 1,3
Le crime ne se limite pas à l’Allemagne. À l’Est, au moins 30 000 Roms sont fusillés en Union soviétique occupée. 1 La Roumanie déporte environ 26 000 personnes vers la Transnistrie. 1 En Croatie, l’État oustachi en tue environ 25 000. 1
Combien de morts en tout ? Personne ne le sait précisément, et les institutions de référence divergent. Le musée américain de l’Holocauste retient « au moins 250 000 » victimes, peut-être 500 000. 1 Le centre Yad Vashem, à Jérusalem, avance une fourchette plus basse, de 90 000 à 150 000. 6 L’écart vient de ce qui est compté, et des archives détruites. Aucun chiffre exact n’existe. L’annoncer comme certain serait faux.
La part française, longtemps tue
La France a sa propre page dans cette histoire. Elle est distincte, et elle est mal connue.
Tout commence avant la guerre. En 1912, une loi crée une catégorie administrative : le « nomade ». 10 Dès l’âge de 13 ans, il doit porter un carnet spécial. Mensurations, empreintes des dix doigts, deux photographies. 10 Un fichier le suit de commune en commune. Cette loi restera en vigueur près de soixante ans. 10
En avril 1940, avant même l’occupation allemande, un décret assigne tous les « nomades » à résidence. Il est signé par le président de la République d’alors. 8 Puis vient l’internement. Entre 1940 et 1946, environ 6 000 à 6 500 personnes sont enfermées. 9,11 Neuf sur dix sont françaises. 9 Trois à quatre sur dix sont des enfants. 8
Ces gens ne sont pas déportés vers l’Allemagne. Ils sont internés en France, dans une trentaine de camps. 8 Ces camps sont décidés par l’État français. Ils sont gardés par des Français, y compris en zone sud sous Vichy. 9 Le plus grand, Montreuil-Bellay, compte jusqu’à un millier d’internés. 8 Baraques glacées l’hiver, étouffantes l’été. Manque d’eau, manque de couvertures, faim. 8 On y meurt.
Voici le fait le plus dur. La guerre finit en 1945. Les camps, eux, ne ferment pas. Le dernier, près d’Angoulême, ne ferme qu’en 1946. 8,9 Une fois libérées, les familles restaient sous surveillance, sans droit de bouger librement, sans aide.
En 2016, un président français s’est rendu à Montreuil-Bellay. C’était la première fois. 11 François Hollande y a reconnu la responsabilité de l’État.
« La République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame. »
Cette reconnaissance porte sur l’internement. Pas sur le génocide. 17 Le Parlement français, lui, n’a jamais reconnu le génocide des Roms. Trois propositions de loi sont restées lettre morte. 17
Un point de justesse. La France a surtout interné. Elle n’a pas organisé de déportation de masse vers les chambres à gaz. 8 Quelques convois sont partis, dont un venu de Belgique avec 145 Français arrêtés dans le Nord. 8 Mais l’essentiel du crime français, c’est l’enfermement, pas l’extermination. Cette différence est réelle, et elle compte.
Une mémoire venue tard
La mémoire de ce génocide a mis longtemps à s’imposer. Trop longtemps.
C’est l’Allemagne qui reconnaît la première. En 1982, son chancelier reçoit une délégation rom et parle d’un génocide commis « pour des raisons de race ». 14 Avant cela, l’après-guerre avait refusé aux survivants le statut de victime et les réparations. 14
Le Parlement européen suit en 2015. Il reconnaît le génocide et fixe la journée du 2 août. 13 Le texte est voté par 554 voix contre 13. 13 Mais une résolution n’oblige personne. Elle demande, elle ne contraint pas.
À Berlin, face au Reichstag, un mémorial a été inauguré en 2012. 16 Un bassin d’eau sombre, circulaire. En son centre, une pierre où l’on dépose chaque jour une fleur fraîche. 16 Autour, les noms de 69 lieux où des Sintés et des Roms furent tués ou enfermés. 16 Et chaque 2 août, à Cracovie et à Auschwitz, des jeunes venus de toute l’Europe se rassemblent, roms et non-roms. 15 Leur mot d’ordre : « Regarde et n’oublie pas ». 15
En France, la mémoire tient à quelques stèles. Montreuil-Bellay est classé monument historique. 12 Un mémorial y grave 473 noms. 12
Un passé qui n’est pas clos
Pourquoi cette date compte-t-elle encore ? Parce que le préjugé qui a nourri ce crime n’a pas disparu.
D’abord, un mot sur les mots. « Roms » désigne un peuple et une culture. « Gens du voyage » est une catégorie administrative française, fondée sur l’habitat mobile, et ce sont pour l’essentiel des citoyens français. 18 « Nomades » était le terme de la loi de 1912. Trois mots, trois réalités distinctes.
Ensuite, les faits d’aujourd’hui. En France, les Roms restent la minorité la moins acceptée, loin derrière les autres. 18 La commission publique qui mesure le racisme relève que la presse les associe presque toujours à des crimes ou à des délits. 18
Voilà ce qui relie 1944 à maintenant. Le 2 août ne referme pas un dossier ancien. Il rappelle d’où vient cette image de « l’ennemi » : d’un fichage, de camps, d’une nuit à Auschwitz. Les enfants des camps français, eux, ont été libérés en 1946. Les derniers. Un an après la fin de la guerre.
