Une journée « vie chère », puis un récit
Le 17 octobre, des cortèges ont défilé dans toute la France. Le mot d’ordre était la vie chère 5. Les prix des carburants. Le pouvoir d’achat. Les services publics. L’appel venait d’un ensemble très large : la CGT, la Confédération paysanne, des collectifs de gilets jaunes, des collectifs de sans-papiers parmi beaucoup d’autres 5.
La journée a aussi connu des dégradations dans plusieurs villes. Dès le lendemain, la classe politique s’est renvoyé la responsabilité du chaos 2.
Le cadre qui a dominé n’était pas l’immigration. C’était « l’ultragauche » et « les casseurs ». Marine Le Pen a parlé d’« extrême gauche » 2. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a opposé « le camp de la République » aux « casseurs » 2. Jean-Luc Mélenchon a mis en cause le « commandement » policier 2. Chacun défendait son camp.
Qui a relié la journée à l’immigration
Le lien avec l’immigration est venu d’ailleurs, et de quelques voix.
D’abord de l’étranger. Le vice-président américain JD Vance a écrit, le 17 octobre, que « les progressistes occidentaux ont importé le tiers-monde en France » 3. Le président Donald Trump a enchaîné le 18 : « La France brûle ! L’immigration (…) a brisé ce pays » 3. Deux responsables étrangers, qui parlent à leur propre public. Sur la France, ils n’apportent aucune donnée.
En France, une seule voix politique a visé l’origine des casseurs : Éric Zemmour. Sur Europe 1 et CNews, le 18 octobre, il décrit des individus « mus par la haine de notre pays » et par « la volonté de se venger de la colonisation ». Puis cette formule : « On voit leur visage, on entend leur voix, on reconnaît leur langage… On sait qui c’est, on sait d’où ça vient » 4.
Jordan Bardella s’en est approché par un mot. Il a dénoncé « la convergence d’un terrorisme d’ultragauche et de populations délinquantes de banlieue » 2. Le mot « banlieue » désigne un territoire. Il fait signe vers l’origine sans la nommer.
Une chose ressort quand ces phrases sont mises côte à côte. Le groupe visé n’est jamais le même. Trump dit « l’immigration ». Zemmour parle de « visage » et de « langage ». Bardella dit « banlieue ». De l’origine à l’apparence, puis au territoire. Aucune de ces voix ne dit qui elle compte, ni selon quel critère.
Les grands chiffres, et ce qu’ils mesurent
Restent les chiffres brandis après la journée. Ils sont impressionnants. Lus vite, ils trompent.
À Paris, la préfecture de police a annoncé 855 interpellations, un « record » 1. Le parquet, le même jour, sur le même périmètre, en comptait 720 1. L’écart entre les deux n’est pas expliqué. Au niveau national, les totaux ont enflé d’heure en heure. 1 200 selon le Premier ministre, « plus de 2 000 » selon le ministre de l’Intérieur, 2 397 dans un bilan présenté comme consolidé 1. Ce sont des états successifs, à des heures et des périmètres différents. Ils ne s’additionnent pas.
Surtout, une interpellation n’est pas une condamnation. Elle en est même loin. À Paris, les 855 interpellations (ou 720) ont donné environ 550 gardes à vue 1. Plusieurs centaines de personnes n’ont donc pas été placées en garde à vue. Au 19 octobre, aucune poursuite n’est chiffrée. Les premières comparutions immédiates sont annoncées pour les 19 et 20 octobre 1. Le nombre de personnes réellement jugées, puis condamnées, sera bien inférieur à ces grands totaux. Ils mesurent une activité de police, pas une délinquance établie.
Le décompte que personne n’a fait
Reste la question posée par « on sait d’où ça vient ». D’où, au juste ? Les seuls qui comptent n’ont pas compté cela.
Le parquet de Paris ventile ses gardes à vue par âge et par motif. Jamais par nationalité 1. La préfecture donne 855 interpellations, sans origine 1. Le ministère de l’Intérieur empile des totaux, sans ventilation 1. Les préfets de Lyon et de Toulon comptent par âge 1. Le service public l’a vérifié source par source : aucun bilan officiel ne classe les interpellés par nationalité 1.
La seule description d’un « profil » vient d’un syndicat de police 1. Il évoque de jeunes hommes, « près de 90 % » de majeurs, venus pour partie de « quartiers sensibles » 1. C’est le propos d’une partie prenante, pas un relevé du parquet. Et « quartiers sensibles » n’est pas une nationalité.
Ce vide ne prouve rien dans l’autre sens non plus. Il ne dit pas que les interpellés étaient français. Il ne dit pas le contraire. Il dit seulement qu’aucun chiffre ne permet de trancher l’origine.
Ce qui est compté, à ce jour, c’est l’âge et les motifs. Ce qui ne l’est pas, c’est l’origine. Et ce qui reste à venir, c’est la justice elle-même : les audiences commencent les 19 et 20 octobre. Le reste sera connu après. Pas avant.
